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« Plus je pense à la frontière entre réel et fiction, plus je pense qu’il n’y en a pas », Claire Burger, marraine du festival Visions Sociales [Interview]

« Plus je pense à la frontière entre réel et fiction, plus je pense qu’il n’y en a pas », Claire Burger, marraine du festival Visions Sociales [Interview]

24 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

À l’occasion du festival Visions Sociales, Toute La Culture a rencontré Claire Burger, marraine de l’édition 2019. Elle nous parle de son dernier film C’est ça l’amour, récompensé à Venise par le prix du réalisateur, et aussi du premier Party Girls, caméra d’or de la 67e édition du Festival de Cannes, en 2014.

 

Votre film C’est ça l’amour a fait énormément de chemin jusqu’ici, qu’est-ce qu’il y a de spécial à le montrer à Visions Sociales ?

C’est toujours un grand bonheur de savoir que beaucoup de gens voient nos films. Le festival Visions Sociales existe depuis 17 ans et il est très dynamique. Le public y est singulier, bien souvent éloigné des films d’auteur, alors c’est très émouvant. En plus, la salle est comble, et malgré le chemin du film ce n’est pas toujours le cas. J’étais ravie de pouvoir atteindre autant de personnes.

Qu’est-ce que ça représente pour vous d’être la marraine de ce festival ?

J’ai à cœur de le promouvoir et essayer d’associer mon travail au leur. Dans mon film, je défends une certaine idée de la culture pour tous. C’est une occasion de parler de la fonction publique, de sa dégradation. Comme c’est un comité d’entreprise qui organise Visions Sociales, c’est idéal pour ce public, qui n’irait pas spontanément vers du cinéma indépendant. J’ai vraiment passé de bons moments, les débats étaient beaux. Et puis la liste des parrains et marraines est pleine de gens que j’admire, que je respecte, alors je ressens aussi une certaine fierté. C’est un honneur, car je me trouve très jeune pour être marraine !

Cette année, la programmation est très orientée vers le bassin méditerranéen, votre film n’était-il pas un peu l’OVNI du « un peu plus au nord » ?

C’est vrai que mon film se déroule en Lorraine, mais Mario Messina, le personnage principal, est un immigré italien comme il y en a beaucoup dans la région. Alors il pose la question des frontières et des migrants : des enjeux d’aujourd’hui. Je parle aussi de révolutions, qui ont tenté d’aboutir, qui échouent. Ces thématiques sont une façon d’amener des questions politiques qui peuvent toucher particulièrement les gens d’ici, parce que la Méditerranée ça leur parle ! Et puis le film est aussi allé à Cinemed.

Pour Party Girl vous aviez travaillé avec des gens qui n’étaient pas acteurs professionnels. Dans C’est ça l’amour comment jouez-vous avec la frontière entre documentaire et fiction?

Mon premier boulot, c’était journaliste JRI, en Lorraine. Je faisais souvent le portrait d’habitants de ma ville et ça a beaucoup influencé la façon dont j’ai travaillé à la sortie de l’école. Mon cinéma a une patte réaliste et j’ai beaucoup travaillé avec des non-professionnels, dès mes premiers courts métrages. L’idée de frontière entre le réel et la fiction m’intéresse, alors je continue à travailler dessus, mais d’une façon différente dans chacun des films. Dans Party girls, les personnages jouaient leur propre rôle. Dans C’est comme ça l’amour, à part Bouli Lanners, il y a aussi beaucoup de non-pros, mais ils ne jouent pas leur histoire. Par contre, la famille qui a inspiré l’histoire que je montre existe vraiment. Mais j’ai certainement plus travaillé la partie atlas, le côté théâtral.

Exprimer correctement un vrai vécu, devant la caméra, c’est déjà du théâtre…

Oui, et plus je pense à la frontière entre le réel et la fiction, plus je pense qu’il n’y en a pas ! Quand les acteurs interprètent un rôle, ils mettent beaucoup d’eux-même, et on leur vole une partie de ce qu’ils sont réellement. Je joue avec les codes du documentaire : la caméra à l’épaule, la lumière naturelle. Mon idée n’est pas de « faire cinéma », mais de trouver, un rapport direct avec le spectateur, avec simplicité, intimité. Pour qu’il puisse se reconnaître, à travers la vie des personnages. Pour d’autres cinéastes, même s’ils puisent dans leur réalité, le plus important est le glamour, la beauté des gens à l’écran, faire rêver. Moi je suis intéressée par le rapport d’identification. C’est ça l’amour est l’histoire très simple d’une séparation, qui peut paraître complètement banale, mais qui se révèle tragique et déterminante.

Vous filmez ce divorce comme la mort de quelqu’un, c’est de l’ordre du deuil ?

Avec la mort de nos proches, une séparation fait partie des choses les plus puissantes que l’on puisse vivre. Et puisqu’il y a de la puissance, pourquoi ne pas le porter à l’écran ? Ce sujet est aussi une manière différente de faire du cinéma. Encore une fois, ça fait pas rêver ! Mais j’essaie de faire un cinéma qui englobe les gens, qui montre ceux qu’on voit peu, et qui investit des territoires peu investis et pourtant si vrais, si importants.

Une des grandes force de C’est ça l’amour, c’est qu’à travers le scénario, vous nous emmenez toujours là où on ne s’y attend pas.

J’ai passé 4 ans à l’écrire donc c’est conscient. Après je cherche une écriture qui ressemble à la vie, pas spectaculaire. Alors c’est un peu long, mais concrètement, ça veut dire que la première idée qui vient n’est pas la bonne.

Que vous a permis la caméra d’or de 2014, décernée à Party Girls ?

C’est très beau. Et on ne peut l’avoir qu’une fois dans sa vie, puisqu’elle récompense les premiers films ! J’ai pu faire encore un film dans le fin fond de la Lorraine, avec des non-professionnels, qui jouent leur propre vie. Les prix autorisent à filmer des gens qui ne sont pas nécessairement des stars, des sujets pas marketing, alors à chaque fois je suis ravie. À chaque film, on rejoue tout, et on est pas sur d’en faire un autre derrière. Donc il faut rencontrer le public, avoir un succès d’estime, que la profession reconnaisse mon travail. Ça va sans doute m’aider à continuer.

L’ancrage en Lorraine que décrit Nicolas Mathieu dans son roman Leurs enfants après eux, cela vous parle-t-il ?

Quand le livre est sorti, tout le monde m’en a parlé. Je ne connaissais pas son travail et évidemment c’est bouleversant. J’ai retrouvé plein de choses que j’avais pu vivre dans mon adolescence et je pense qu’on parle, chacun à notre façon, de quelque chose de très fort en Lorraine : la désindustrialisation. C’est ça l’amour je l’ai écrit en pensant aux années 1990. Alors j’ai essayé de l’adapter à aujourd’hui, en rajoutant deux ou trois portables, mais au fond, il y a cette même époque. Et puis quand Mario espère que ses enfants seront plus heureux et plus beaux que lui, c’est une préoccupation fréquente quand on vient de régions comme celles-là. Parce qu’il y a eu un passé glorieux, du travail pour tout le monde et la cohabitation de toutes sortes de populations.

Sur Party Girls vous étiez trois. C’est ça l’amour, vous le portez seule, comment avez-vous fait ce choix ?

J’ai fait Party Girls avec des gens que j’aimais : mon amoureuse à l’époque et mon meilleur ami d’enfance. On avait déjà collaboré ensemble et chacun apportait son bagage : Samuel Theis, sa famille et son jeu d’acteur, Marie Amachoukeli, sa formation de scénariste, moi ma ville et mon bagage de monteuse. Ce film ne pouvait se faire que si on était trois. Et tout le monde nous a posé la question de la co-réalisation parce qu’on imagine que faire un film c’est comme être peintre. Or on peut aussi le faire comme un groupe de rock ! Après, travailler en solo, c’est assez naturel, comme grandir, se rencontrer soi-même, trouver ses propres contours.

Concernant votre engagement dans 50/50, on est un an et demi après l’affaire Weinstein, est-ce que c’est aussi important que six mois après ?

Je ne suis pas en tête de proue du collectif, mais j’ai signé et je me suis engagée car la cause est juste. L’idée est de passer à l’action, pour que les choses changent, pas seulement dans les mentalités mais dans le concret. Par exemple, les comités de sélection étaient extrêmement masculins et 50/50 a permis de poser la question. Évidemment on peut se dire que les femmes sont peu à être sélectionnées car elles sont peu dans le métier, mais est-ce que ce n’est pas simplement parce que ce sont des hommes qui choisissent ? J’ai eu la chance d’être élevée par des parents féministes, tant mon père que ma mère.

Et vous l’avez senti ?

Très peu. Bizarrement je l’ai davantage senti dans des endroits comme Cannes. Face aux journalistes, sur Party Girls, comme on était un garçon et deux filles à réaliser, pour beaucoup, c’était l’homme le réalisateur. Quand on montait les marches, on nous demandait systématiquement, à Marie et à moi, d’attraper Samuel par le bras et de lui faire un bisou sur la joue. Et je continue à sentir cette pression à la montée les marches : les chaussures plates sont tout juste tolérées, une femme en robe très vulgaire passe mieux qu’une femme en costard. Les placeuses sont des femmes, la sécurité des hommes, etc… Ce sont des petits symboles, qui n’ont l’air de rien, mais qui nous mettent toujours à un endroit un peu étrange, et véhiculent une certaine idée de nos places dans la société. Ces visions sont caduques ! Mais c’est angoissant de repenser tous ces codes, c’est risquer le puritanisme. Il faut faire attention à ne pas basculer dans des positions totalement sectaires : je ne suis pas forcément pour les quotas. Au sein du collectif, on a toutes des thématiques qui nous tiennent différemment à cœur. Moi mon truc, c’est que ce soit aussi un combat d’hommes. Et C’est ça l’amour raconte un homme qui s’affirme dans sa paternité, qui assume sa sensibilité. C’est important de, non seulement encourager les femmes à prendre le pouvoir, mais aussi de changer les modèles de masculinité. Ce collectif pose les questions, et ça ne fait jamais de mal !

Pour l’avenir, quels sont vos projets ?

C’est encore très fragile, mais je réfléchis à travailler autour de l’Europe. Je suis née à la frontière franco-allemande, pas loin de la Belgique et du Luxembourg. J’ai grandi dans l’idée que l’Europe allait nous sauver et aujourd’hui je vois qu’elle est en péril : Brexit, montée des populismes, libéralisme… Mais j’ai un espoir très fort, et j’aimerais que mon film parle de cela.

 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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