Cinema

Mythologie hitchcockienne : Vers de nouvelles déesses ?

10 août 2012 | PAR Margot Boutges

Crâne dégarni, menton proéminent rattrapé par un goitre posé sur un corps rebondi. Hitchcock vous surplombe. Et de ses yeux écrasés par de lourdes paupières, il vous regarde !

Affiches, bandes annonces, présentation de sa propre émission télé et surtout apparition express dans ses propres films (les fameux caméos), Hitch a fait de sa silhouette une signature. Devant et derrière la caméra, il a toujours joué à entretenir un rapport de proximité avec son public. Mélange de chic britannique, de bonhommie et de grotesque, la marque  de fabrique aux traits d’Alfred peut à l’instar d’une Marylin, incarner toute l’imagerie du cinéma. Le corps d’Hitch est un motif à lui tout seul que la publicité ne s’est pas privée de réutiliser après la mort du cinéaste (certes, dans des poses moins lascives que celles de Miss Monroe). Pourtant, aucun réalisateur ne s’était jusque alors lancé dans un biopic.

Jusqu’aux années 2010 où, frénésie rétro-maniaque oblige (My week with Marylin, c’était l’année dernière) éclosent en même temps deux projets s’attaquant au maitre du suspense. A droite, un Hitchcock interprété par Anthony Hopkins (ci-contre) sous la caméra de Sacha Gervasi. A gauche, un Alfred campé par Toby Jones dans un téléfilm produit par BBC2 et HBO. Faste époque pour les poseurs de prothèses faciales !

Mais par quel angle aborder Hitchcock, qui a réalisé plus de 50 longs métrages en cinquante ans de carrière ? A première vue, les deux films, actuellement en préparation, ont regardé dans la même direction, choisissant de revenir sur le tournage de deux films emblématiques du réalisateur : Psychose (1960) et Les oiseaux (1963). On annonce surtout qu’ils passeront au peigne fin les relations qu’entretenait Hitchcock avec les femmes. En tête de gondole : Tippi Hedren et madame Hitch elle même. Un pied dans les coulisses, un pied sur le plateau, et la tête dans la cervelle du cinéaste. Belle occasion de revisiter les déesses de la Mythchcocklogie.

Hitchcock et les femmes

Nombreux sont ceux à s’être attachés à lire le cinéma d’Hitchcock à travers le regard (misogyne et vicelard de préférence) que celui-ci portait sur les femmes.

Pour l’historien du cinéma Patrick McGilligan, une obésité infantile conjuguée à l’action castratrice d’une mère bigote et autoritaire auront achevé de faire d’Hitchcock un impuissant qui aurait réfugié ses pulsions et frustrations sexuelles derrière le voyeurisme de l’œil caméra.

Le film collectif Enfances (2007) qui évoque les premières années de quelques ténors du septième art (Lang, Welles, Tati…) au travers d’anecdotes fondatrices fictives décrit un Alfred en culotte courte (voir vidéo), déjà bouboule mais sans la lippe boudeuse collectionnant les images de tragédiennes londoniennes (blondes forcément). Lorgnant du côté de Freud et de son Souvenir d’enfance de Léonard De Vinci, Corinne Garfin filme un mini Hitch plus proche du gamin innocent se faisant border par le « Que sera sera » de Doris Day que d’Anthony Perkins zieutant dans un trou du mur pour apercevoir le soutien-gorge de Marion Crane. Sa môman n’en jette pas moins son album de photos au feu pour le préserver du vice. Cette femme tyrannique trouve sans mal son écho avec la Norma Bates de Psychose, punissant la belle blonde d’avoir tenté son maboule de fils.

Ces fameuses « blondes hitchockiennes » (groupe archétypal que l’on retrouve aussi bien dans les essais ciné que dans les magazines de mode) que le réalisateur disait ne pas choisir par goût personnel mais « par tradition et pour le besoin d’une photographie plus contrastée», fascinaient Hitch. Mais d’une manière plutôt ambivalente qui oscillerait entre sympathie et dégout. Les Gender studies cinématographiques en ont fait un de leur sujet d’étude de prédilection. Selon Tania Modleski (Hitchcock et la théorie féministe : Les femmes qui en savaient trop), la femme Hitchcockienne constitue une étrangeté à la fois attirante et menaçante subvertissant l’identité masculine et provoquant chez l’homme le désir de se construire une identité qui n’aurait rien d’ambigue car libérée de tout élément féminin.

Dans Vertigo (1958), Judith/Madeleine est le réceptacle passif des fantasmes démiurgiques de Scottie (James Stewart). Dans Fenêtre sur cour (1954), Lisa bondit hors de la société patriarcale et usurpe les jambes d’un héros contraint à l’immobilisme. Loin d’être interchangeables comme celles de Tim Burton, les blondes Hitchcockiennes sont aussi multiples que les actrices qui les ont incarnées.

Hitchcock et les actrices

On a beaucoup répété qu’Hitchcock n’aimait pas les acteurs, et cela quel que soit leur sexe. « Les acteurs devraient être traités comme du bétail. » : La phrase a souvent été reprise bien que le réalisateur ait toujours contesté l’avoir prononcé.

Pour Hitchcock, un bon acteur devait être doté d’une formidable capacité d’adaptabilité. Pas de place pour l’improvisation sur les plateaux du maitre. Ses films étaient storyboardés au millimètre et sa caméra grande maitresse du plateau. Aux acteurs de suivre le mouvement et de s’insérer dans la machinerie, qui, en passant, était loin d’être celle d’un réalisateur omnipotent. Du scénariste à la costumière, chaque corps de métier était maître de son morceau de terrain une fois la confiance du réalisateur acquise. Les acteurs et actrices, eux, restaient des interprètes.

Dans le panthéon hitchcockien, Grace Kelly et Ingrid Bergman occupent la place de déesses chéries du réalisateur (les facultés d’adaptabilité de Grace Kelly ne sont plus à démontrer tant celle-ci a su se plier à l’étiquette de la cour de Monaco) tandis que Kim Novak et Tippi Hedren se partagent celui de beautés haïes par Hitch. La première lui a été imposée par les studios en remplacement d’une Vera Miles enceinte. La seconde aurait attiré ses foudres pour avoir contré ses avances.

A posteriori, les deux actrices auront incarné malgré elles les muses maudites du réalisateur. Leur vaine volonté de résister au prédateur est tellement perceptible à l’écran qu’il appuie le sens des films qu’elles ont tourné avec Hitch. Dans Vertigo, Judith tente de résister à la métamorphose imposée par Scottie comme Kim Novak fait barrage aux critiques d’un Hitchcock qui l’aurait voulue autre. Dans Les oiseaux et Marnie, Tippi Hedren tente de se défendre des piqûres de désirs du réalisateur/spectateur en affrontant les volatiles ou se réfugiant dans la frigidité.

Manipulateur, le réalisateur, l’était certainement. Envers les spectateurs d’abord, le rendant complice du crime qu’il proférait à l’écran après l’avoir placé dans une position de voyeur. Envers les médias qu’il orientait volontiers dans de fausses directions pendant la préparation de ses films, faisant par exemple courir le bruit qu’il recherchait une actrice pour incarner Mrs Bates afin que le mystère autour de l’intrigue de Psychose reste entier. Envers ses actrices enfin, qui étaient après tout son premier public. Dans le Making of Psycho, Janet Leigh se souvient avec amusement que le réalisateur avait coutume de disséminer dans sa loge différents modèles de crânes de Mrs Bates pour savoir laquelle la ferait sursauter le plus. Elle n’en dément pas moins la légende tenace qui raconte qu’Hitch aurait utilisé de l’eau froide pour la faire crier plus fort sous la douche. « Il était très bienveillant », affirme-t-elle. Tippi Hedren, elle, décrit le tournage des Oiseaux comme un des épisodes les plus traumatisants de sa vie. Attaque de piafs mécaniques puis de piafs réels, Hitch n’aura rien épargné à celle qu’il appelait « This girl » pour marquer son dédain.

Hitchcock et sa femme

On a beaucoup glosé sur les femmes placées devant la caméra d’Hitchcock mais on a très souvent oublié celle qui se tenait derrière avec lui. L’épouse du cinéaste, Alma Reville, brune à la banale physionomie, a cependant été la femme la plus importante de sa vie.

Nés et morts presque en même temps, Alfred Hitchcock et Alma Reville ne se sont jamais quittés, du jour de leur mariage en 1926 à celui du décès du réalisateur en 1980. Scénaristes, techniciens et acteurs attestent du rôle de premier plan qu’occupait la femme du réalisateur dans l’élaboration de ses films. « Les films d’Hitch se faisaient à quatre mains et deux étaient les mains d’Alma », ont même déclaré certains. Une affirmation à relativiser mais qui témoigne de sa participation capitale à la carrière de son époux.

Hitch la rencontre à Londres sur le tournage de Woman to woman de Graham Cutts. Il est assistant réalisateur et scénariste à Londres tandis qu’elle est en charge du montage. A leur rencontre coïncident les débuts d’Hitchcock à la réalisation. Abeille ouvrière des studios, elle sera par la suite impliquée dans tous les projets du cinéaste, en tant que scénariste, adaptatrice, scripte ou assistante réalisatrice. Son œil surveillait aussi bien les castings que le montage final. Ayant vu Janet Leigh respirer à l’écran après son meurtre, elle l’a contraindra notamment à repasser par la douche.

Bien qu’il ne l’ait pas toujours créditée, Hitchcock n’a jamais amoindri l’importance  que tenait le jugement de sa femme sur ses œuvres. « Alma a adoré », avait-il coutume de dire pour exprimer son plus haut degré de satisfaction. Conditionnée à s’écarter de sa propre carrière pour accompagner celle de son époux, elle n’a jamais cessé de l’épauler.

Quant à l’amour… « Je ne suis jamais sorti avec une autre femme que la mienne et je n’en ai jamais aimée d’autre », confie Hitch au journaliste Georges Belmont. Selon McDilligan, il n’en racontait pas moins, sur le ton de la boutade qu’il n’aurait eu avec Alma qu’une seule relation sexuelle (impuissance oblige) : celle qui a permis à Patricia Hitchcock O’Connell, unique enfant du couple, de voir le jour. Cette dernière jeune femme qui se rêvait actrice mais qui avait hérité du physique de ses parents a parfois interprété les rôles comiques de faire-valoir de la belle blonde dans les films d’Hitch (c’est le cas dans Psychose) ce dont elle raconte avoir toujours un peu souffert.

Mémoire vivante de la famille, elle a œuvré à valoriser le rôle de sa mère dans l’œuvre de son père, notamment au travers de l’ouvrage Alma Hitchcock, The woman behind the man, paru en 2003.

A l’heure où les femmes de grands génies ont tendance à sortir de l’ombre, telle madame Tolstoï dont la récente publication du journal intime vient rendre compte de son rôle dans l’œuvre de son mari (rôle immortalisé par la performance d’Helen Mirren dans Tolstoï, le dernier automne de Michael Hoffman en 2010 , il n’est pas étonnant que les deux biopics d’Hitchcock à venir accordent une large place à la figure d’Alma Reville.

 

Scarlett Johansson en Janet Leigh, Jessica Biel en Vera Miles, Sienna Miller en Tippi Hedren, Helen Mirren et Imelda Staunton en Alma Reville défileront comme autant de femmes ayant eu à trouver leur place dans l’esprit d’Hitch et la société patriarcale qu’il incarnait. Viendront-t-elles donner un coup de vent dans le panthéon Mythchcocklogique ? Rendez-vous en 2013 !

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Margot Boutges

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