Cinema

Mostra de Venise ep. 8 : Bellocchio, Oliveira, Sarmiento

06 septembre 2012 | PAR Raphael Clairefond

Suite et bientôt fin de notre croisière au long cours sur le Lido : nos yeux fatigués aperçoivent la terre ferme et le débarquement. Avant le dernier gros morceau (De Palma), on a pu découvrir hier le film italien le plus attendu de la compétition : La Belle endormie de Marco Bellocchio.

Retour également sur le contingent portugais avec deux films en costume : Les Lignes de Wellington, le dernier film que Raoul Ruiz préparait à sa mort et que sa femme et monteuse Valéria Sarmiento décida de tourner en son hommage et Gebo et l’ombre de l’increvable Manoel de Oliveira, 103 ans au compteur.

Le film du jour : La Belle endormie de Marco Bellocchio

 

Huppert est "Santa Maria"...

Après le flamboyant Vincere, évocation du fils et de la femme reniés par Mussolini, Bellocchio revient à un sujet contemporain, à savoir le débat sur l’euthanasie, particulièrement virulent ces dernières années en Italie pour cause de catholicisme aigu.

Homme de gauche et fin dialecticien, le cinéaste part d’un cas récent associé au vote d’un projet de loi sur lequel il greffe d’autres histoires connexes pour offrir au spectateur une mosaïque (trop) exhaustive de points de vue et de situations. Un sénateur de droite (Toni Servillo) refuse de voter la criminalisation de l’avortement, après avoir lui-même aidé sa femme à mourir ; une grande actrice (Huppert), devenue dévote, prie pour que sa petite princesse de fille se réveille un jour ; un médecin s’amourache d’une belle droguée décidée à se suicider… Et encore, on vous épargne les intrigues secondaires.

Il entremêle ainsi trois « belles endormies » pour le prix d’une, au risque de diluer son récit dans une forme chorale qui manque de tranchant et de souffle. L’interprétation est impeccable et la photographie mate d’une remarquable sobriété, mais on ne peut s’empêcher de se dire que si Bellocchio a multiplié les intrigues c’est plus pour ne fâcher personne et ne pas être accusé de tract militant que pour livrer une œuvre vraiment personnelle sur un débat dont les tenants et les aboutissants ont été largement traités par les médias.

Cette sobriété de ton ne nous laisse qu’un souvenir bien terne, surtout comparé aux élans baroques et à la grandeur tragique de Vincere. Ce genre de films sociétaux ne peuvent transfigurer leur sujet polémique qu’au prix de véritables partis pris en ne se préoccupant pas de compiler les « enjeux », les « clés » du débat comme pourrait le faire n’importe quelle émission de talk show.

 

Le remake italien de la Grande Vadrouille

Dans la scène la plus drôle du film, le sénateur discute avec un psychiatre aux bains publics, portant des sortes de toges rappelant l’empire romain. Le second explique au premier que les hommes politiques, habitués à s’attirer l’attention des médias, dépérissent et plongent parfois dans de profondes dépressions dès lors que les feux des projecteurs ne sont plus dirigés vers eux. L’artiste, à l’inverse, a besoin de solitude et de recul. Il doit se tenir résolument à l’écart de l’opinion et de l’oeil du cyclone médiatique. Peut-être que Bellocchio aurait gagné à faire un pas de plus en arrière.

Les Lignes de Wellington (Valéria Sarmiento) / Gebo et l’ombre (Manoel de Oliveira)

 

Cette année, les deux films portugais présents à Venise étaient en costume et nous arrivaient entourés d’une certaine aura funèbre.

Grand blessé

Commençons par le premier, film-hommage au grand Raoul Ruiz, écrit par lui, réalisé par sa femme et monteuse : Valéria Sarmiento, Les Lignes de Wellington suit le périple des troupes napoléoniennes et portugaises vers les fameuses lignes érigées par le général anglais pour protéger Lisbonne de l’invasion. C’est là que doit se dérouler la grande bataille entre français et portugais (appuyés par les anglais).

Pour l’occasion tous les grands acteurs et notamment ceux qu’il a fait tourner se sont réunis : Deneuve, Piccoli et Huppert dans une scène très drôle, Poupaud et Amalric à la tête de l’armée française, mais aussi Marisa Paredes, John Malkovich (Wellington), Elsa Zilberstein et même Vincent Perez… On parlerait de réunion de famille si les circonstances n’évoquaient davantage un enterrement. Heureusement, le ton du film reste léger, malin et joueur, comme Ruiz pouvait l’être.

Mais une question se pose au gratte-papier biberonné à la politique des auteurs : à qui attribuer l’oeuvre ? Difficile de faire la part des choses entre les intentions du cinéaste au moment de l’écriture et ce qu’a apporté sa femme. A chaud, il semble que le ton, l’ampleur, la quantité de personnages rappellent à bien des égards Les Mystères de Lisbonne, mais on cherchera en vain dans la mise en scène, la malice des mouvements de caméra, des jeux de miroir et des angles improbables qui faisaient aussi tout le charme des Mystères. On assiste au final à un hommage réussi et à un feuilleton agréable à suivre. C’est à peu près tout, mais c’est déjà pas mal.

Trois légendes du cinéma se cachent dans cette image

Passons plus rapidement sur Gebo et l’ombre de Manoel de Oliveira, qui réunit lui aussi un casting troisième-âge-trois-étoiles (Lonsdale dans le rôle-titre, associé à Claudia Cardinale et à Jeanne Moreau). Quant au jeune (et très insupportable) Ricardo Trepa, son acteur fétiche depuis quelques années, il incarne un voleur de retour chez ses parents après huit ans d’absence. Révolté, il affronte alors son père (Lonsdale) qui achève une vie pauvre mais honnête et sans ambition.

Loin de nous l’idée de manquer de respect aux anciens, car Oliveira est certainement un très grand cinéaste et l’on connait peu de choses de ses 80 ans de carrière, mais impossible de s’enthousiasmer pour ce film que d’aucun qualifieront de « crépusculaire ». Il touche ici à une forme totale de théâtre filmé qui ne joue même jamais avec les décors comme ce pouvait être encore le cas dans Singularités d’une jeune fille blonde. Tourné en huis-clos, il accumule d’interminables plans fixes qui sentent le carton pâte et la réplique soufflée en coulisse, habité par des personnages radotant les mêmes banalités existentielles et météorologiques. Seul Lonsdale en papi transi de froid parvient, un peu, à nous émouvoir de sa petite voix aiguë.

 

 

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