Cinema
[Interview] Philippe Claudel, « Une enfance »

[Interview] Philippe Claudel, « Une enfance »

29 août 2015 | PAR Matthias Turcaud

Si nous n’avons que modérément apprécié Une enfance, il nous a paru tout de même intéressant de discuter avec Philippe Claudel qui depuis plusieurs années alterne avec aisance entre écriture et cinéma. Rencontre.

Avez-vous été influencé par le réalisme anglais, le néoréalisme italien ou les frères Dardenne ?

Philippe Claudel : Non, j’ai eu plutôt le désir de m’éloigner de ces cinéastes-là, c’est-à-dire m’inscrire dans une sorte de réalisme social, mais je ne voulais surtout pas aller dans une forme de naturalisme. Je voulais au contraire aller vers une forme de poésie, de contre-balancer la dureté par la douceur, le social par le poétique, d’être dans un cheminement un peu plus singulier. Dans les films marqués par le réalisme social, les décors sont souvent assez laids et peuvent générer un certain malaise. Ici, à la fois la saison choisie et les décors choisis – les bords de rivière, les prés, etc – octroient une certaine beauté au film.

Vous faites jouer deux acteurs de L’Inconnu du Lac : Pierre Deladonchamps et Patrick d’Assumçao. C’est un film que vous aimez ?

P. C. : C’est un film que j’avais beaucoup aimé, oui. On s’est retrouvés dans un festival ensemble, et il se trouve que Pierre Deladonchamps est comme moi Lorrain et qu’il habite à dix kilomètres de chez moi. Je commençais à réfléchir à mon casting, et, sur ce film-là, ça m’intéressait d’avoir des visages inconnus : Pierre avait certes fait L’Inconnu du Lac, mais il n’est pas non plus connu du très grand public, et ce qui m’intéressait chez lui c’est le fait qu’il soit transformable. Quand on le voit dans la vie, dans L’Inconnu du lac et dans Une enfance, ce sont trois personnes différentes, et il a encore beaucoup d’autres facettes. C’est un très bon comédien, s’il fait les bons choix et qu’il ne fait pas d’erreurs, il peut vraiment faire une grande carrière. Je ne vois pas d’autre comédien de sa génération qui soit aussi transformable et talentueux. Et, par association d’idées, comme Patrick était aussi à ce festival je me suis dit qu’il ferait un superbe instit’ : il dégage beaucoup d’humanité, et en même temps il a une forme de secret, donc le hasard a bien fait les choses. Pour les enfants, on a fait des annonces radio, presse, télé, journaux, écoles. C’est vrai que quand on a le casting une bonne partie du travail est faite.

Avez-vous coupé beaucoup de scènes au montage ?

P. C. : Énormément. J’avais beaucoup de temps. La loi impose un travail réduit pour les enfants, donc j’avais une journée de travail et je pouvais faire d’autres choses avec les adultes, donc j’ai fait beaucoup de scènes en plus. J’ai eu 45 minutes de scènes jetées, mais sans regret, moi je fais toujours beaucoup de coupes. Il fallait qu’il y ait un équilibre pour que ce soit un film sur l’ennui mais qui ne soit pas ennuyeux, donc c’était assez délicat à monter. C’était un travail de montage incroyable et vraiment passionnant. Il se trouve qu’en dehors des scènes de début et de fin, les scènes du film pouvaient être entièrement modifiées.

Ecrire un scénario et écrire un roman : lequel vous demande-t-il plus de travail ?

P. C. : C’est normal de me poser la question, parce que je fais les deux, mais je dirais presque que ce sont des parties du cerveau différentes. Pour schématiser, quand on écrit un scénario, on sait très bien que ce n’est pas l’œuvre finale mais un outil transitoire, l’œuvre c’est le film à venir, donc les mots sont utilisés dans une fonction extrêmement basique de description ; alors que quand on écrit un roman elle a cette fonction-là, mais elle est aussi utilisée pour sa propre beauté, pour ses harmonies et ses couleurs. Et quand on écrit un roman, on est l’homme le plus libre du monde, on n’est pas limité par des budgets, par des comédiens, par du temps. Comme j’ai coutume de dire, si tout va bien dans votre vie, faites un film et vous êtes parti pour deux, trois voire quatre ans d’emmerdes, c’est vraiment ça, il y a tout le temps des problèmes à résoudre.

Dans votre filmographie vous avez alterné deux films hivernaux et deux films solaires. Était-ce une alternance consciente, délibérée ?

P. C. : Non, ce n’était pas délibéré, mais c’est vrai que je suis quelqu’un qui aime les saisons, qui aime les lumières, les lumières des saisons. C’est pour ça que j’aime tellement l’Est de la France aussi, pour ses ruptures climatiques marquées. Je ne pourrais pas vivre dans un pays où il n’y a qu’une saison. J’ai adoré tourner Tous les soleils à Strasbourg avec 37 degrés tous les jours, comme j’ai adoré tourner Avant l’hiver. A chaque fois ce sont aussi des saisons métaphoriques : Avant l’hiver, c’est un homme qui s’interroge, qui se pose des questions graves avant que la vieillesse n’arrive ; là au contraire on est dans un film solaire de début de vie, l’enfance … Il y a longtemps c’était un film de renaissance, presque printanier, et Tous les soleils c’était méditerranéen ; donc j’aime bien travailler avec ça, parce que c’est à la fois réel, métaphorique et ça donne aussi des couleurs au film en question. Dans Avant l’hiver, on a beaucoup travaillé sur des couleurs froides et sur des décors métalliques, vitrés ; alors que là on était plus à la recherche d’une atmosphère chaude.

On voit souvent les personnages regarder TF1 ou France 2. Que pensez-vous de la culture populaire française ?

P. C. : La télévision, je ne l’ai pas utilisée plus que cela, parce qu’il ne fallait pas non plus être trop insistant – j’essaye d’être un peu subtil dans les films et de ne pas souligner, au cinéma il est de toute façon difficile de tout montrer -, mais dans bien des foyers et notamment les foyers que je dépeins, la télévision est allumée en permanence, qu’on la regarde ou qu’on ne la regarde pas. Il suffit de se balader et de regarder autour de soi : moi je regarde par les fenêtres … La télévision occupe une place de plus en plus importante, y compris physiquement, puisque les écrans deviennent de plus en plus démesurés, et souvent sur des programmes absolument stupides comme ceux qu’on voit en arrière-plan. Donc il y a une espèce de vulgarité mais sur laquelle je n’insiste pas trop : on voit que les personnages vivent avec, mais finalement ils ne la regardent jamais. Il y a la scène où le garçon regarde Cahuzac parler à la télé et qu’il l’éteint ensuite, ça m’a toujours choqué que d’énormes fortunes puissent s’arranger avec le fisc.

Vous considérez-vous d’abord réalisateur ou d’abord écrivain ?

P. C. : C’est aux autres de me mettre dans une boîte, moi je n’aime pas les boîtes. Il se trouve que j’ai la chance de faire les deux, donc je continue tant que je peux …  De temps en temps le cinéma me paraît un objet plus adapté à ce que je veux dire, d’autres fois ce sont les textes.

Propos recueillis par Matthias Turcaud et Elias Msaddek à l’Hôtel Hannong, 15 rue du 22 novembre, le 27 août 2015.

Crédit photo : droits réservés.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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