Cinema
[Interview] Le cycle « C’est magique.. » au Forum des images

[Interview] Le cycle « C’est magique.. » au Forum des images

18 décembre 2015 | PAR Bastien Stisi

Prestidigitateurs, hypnotiseurs, illusionnistes et médiums se succèdent depuis le 9 décembre au Forum des images, afin d’enchanter le cycle C’est Magique... Isabelle Vanini, programmatrice du Forum des images, revient pour nous sur la genèse et les ambitions d’un cycle à découvrir jusqu’au 10 janvier prochain.

À quels films pensez-vous quand vous parlez de « magie au cinéma » ?

La première chose qui me vient quand on parle de « magie au cinéma », ce sont évidemment des films mettant en scène des personnages de prestidigitateurs-magiciens, et il y en a un certain nombre dans l’histoire du cinéma !

C’est Méliès lançant ses têtes sur une portée de musique dans L’Homme-orchestre, c’est Splendini (Woody Allen), vieux magicien qui semble étonné par ses propres tours dans Scoop ; c’est Orson Welles dans son génial essai F for Fake (Vérités et mensonges) de 1973, où on le voit accomplir quelques tours devant une caméra intégrée à une véritable histoire ; c’est Pierre Etaix exécutant le tour des anneaux chinois dans son film Yoyo ; ou bien encore le mystérieux magicien du Silencio dans Mulholland Drive de David Lynch.

Ensuite, après les premières images qui viennent spontanément à l’esprit, vient la recherche d’une filmographie plus exhaustive sur le sujet et la découverte de films : Geisha boy de Frank Tashlin avec Jerry Lewis, Le prestige de Christopher Nolan que je n’avais jamais vu, véritable « film-somme » sur le mythe du personnage de magicien, Divorcé malgré lui de Tay Garnett, hommage à Houdini, le splendide et noir Charlatan de Edmund Gouldin, et aussi l’effrayant The Mad Magician de John Brahm avec Vincent Price !

Ensuite, je me suis dit que « la magie au cinéma », c’était évidemment aussi « la magie du cinéma » : Méliès et les nombreux réalisateurs qui, suivant son héritage, ont joué avec les images, les trucages, pour créer l’illusion et envoûter les spectateurs. D’où l’idée de programmer des films de cinéastes qui, soit ont pérennisé la tradition des trucages, soit ont prolongé la veine des récits féériques – René Clair (Le fantôme du Moulin-Rouge), Terry Gilliam (Le Baron de Munchausen, L’imaginarium du docteur Parnassus), Jean Cocteau (Orphée, La Belle et la Bête), Geroges Franju (Le Grand Méliès et Judex), Michel Gondry (La science des rêves, L’écume des jours), Tim Burton (Big fish), Coppola (Dracula) etc.

Enfin, j’ai pensé évidemment aux voyants, guérisseurs, sorciers, chamans, et tout ce qui touche à la « pensée magique ». J’ai décidé de conclure le cycle avec un véritable voyage au pays du magique et des films comme Vaudou (I Walked with a Zombie) de Jacques Tourneur, La Jeune fille de l’eau de M. Night Shyamalan, Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) de Apichatpong Weerasethakul, Le cri du sorcier de Jerzy Skolimowski, Yeelen de Souleymane Cissé, Mon âme par toi guérie de François Dupeyron, Still the Water de Naomi Kawase, La Montagne sacrée d’Alejandro Jodorowsky, Stalker d’Andrei Tarkovski, etc.

Quels seront les temps fort du cycle C’est magique ?

Ils sont nombreux ! Et je ne peux tous les citer. Parmi les grands moments attendus :

Deux rencontres exceptionnelles avec des magiciens qui viennent, pendant le programme, pour un petit spectacle de 15min et une discussion avec le public autour d’un film choisi : Bertrand Crimet, formé à l’école du mime Marceau, et qui a longuement travaillé avec Annie Fratellini, le 23 décembre, autour de Magic in the Moonlight de Woody Allen ; et Carmelo Cacciato, Italien formé au théâtre de rue et très inspiré dans ses personnages par le cinéma muet, le 2 janvier autour de Yoyo de Pierre Etaix.

Le réalisateur et comédien Bruno Podalydès, très bon magicien, vient parler de sa passion pour la prestidigitation et le close-up (magie de proximité), et de la place qu’elle tient dans ses films, extraits à l’appui, avant la projection de son film Adieu Berthe, dans lequel la magie tient une grande place.

Gilles Penso, journaliste, spécialiste des effets spéciaux, revient sur « La magie des effets spéciaux » au cours d’une conférence très attendue. De Méliès aux derniers SFX, où va la magie du cinéma qui repousse la frontière entre le réel et le virtuel ? Inflation des effets numériques dans le cinéma d’action ; contre-exemple du dernier Mad Max qui refuse les trucages moderne vs Star Wars et Matrix où les acteurs sont des marionnettes devant des écrans verts. Il présente aussi en avant-première son documentaire Creature Designers – The Frankenstein Complex, centré sur la création de monstres et créatures en tout genre au cinéma. Avec les interviews d’artistes reconnus : Phil Tippett, Rick Baker, Alec Gillis, Mike Elizalde…

Et puis sur la magie des effets visuels, je suis très heureuse d’avoir Pierrick Sorin, artiste vidéaste, pour une rencontre pendant laquelle il va retracer son parcours et son œuvre, lui qui réalise des courts-métrages et des dispositifs visuels dignes de Méliès, avec en particulier ses petits théâtres optiques qui lui permettent d’apparaître comme par magie, sous forme de petit hologramme et parmi des objets réels. Il présentera un mini théâtre optique qui vient juste d’être fabriqué.

Enfin, je citerai la venue de Jan Kounen pour parler de son documentaire D’autres mondes, formidable enquête sur le chamanisme, où le cinéaste interviewe les meilleurs experts, tout en plongeant lui-même dans l’expérience. Ou comment les chamans ont changé sa vie…

Quelle est la première scène de magie au cinéma ? Pourquoi cet art de l’illusion a t-il une telle place dans la fiction ?

Difficile de répondre à cette question. J’ai donc demandé à un grand spécialiste, Frédéric Tabet, Maitre de Conférences en Études cinématographiques, chercheur et lui-même magicien : « Le premier tour de magie filmé serait « séance de prestidigitation » film n°2 du catalogue de la Star Film, derrière « une partie de carte ». Le premier trucage par arrêt de caméra se retrouve dans « L’escamotage d’une date au théâtre Robert-Houdin », star film n°70, 1896. Cependant, les premières occurrence d’un trucage par arrêt est attesté en Angleterre en Aout 1895: The Execution of Mary Stuart, Queen of scots, conservé dans la Paper Print Collection à Washington… si je ne me trompe pas… »

Quant à la deuxième question, on peut dire que Méliès a tout inventé au cinéma. Il n’a pas inventé le cinéma, il a inventé le spectacle cinématographique. De ce procédé magique, enregistrer et projeter des images, il a fait un outil de magicien, une baguette magique. Illusionniste, il a vu dans le cinéma le moyen de prolonger le domaine de l’illusion. Coupler magie et cinéma. Restait à mettre au point les tours. De là, les trucs, ces effets que l’on n’appelait pas encore spéciaux : arrêt de la caméra, images accélérées, ralentis, jeux de cache et surimpressions, usage de décors et de maquettes… De là, raconter des histoires abracadabrantesques : fantasmagories, féeries et diableries, voyages impossibles et aventures fabuleuses. De là, l’imaginaire libéré, la fiction. On en est toujours là – seules les techniques changent, évoluent, se perpétuent. De là, Clair, Jeunet, Burton, Gilliam, Gondry, …

Pourquoi choisir d’ouvrir le cycle avec L’incroyable Burt Wonderstone ?

Choisir un film d’ouverture est toujours difficile, il faut trouver le film que le public a envie de découvrir (avant-première ou rareté) ou revoir (classique indémodable), qui représente bien le cycle, qui soit « festif », etc.

Ce film est une comédie « inédite en France », entièrement centrée sur la magie, portée par l’interprétation géniale des trois acteurs principaux : Steve Carell et Steve Buscemi jouant un duo à la Siegfried et Roy qui prône une magie classique mais spectaculaire, tandis que Jim Carrey (hallucinant) interprète une sorte de Angel Criss dès plus masochiste – et on m’a dit que le film était en dessous de la réalité par rapport aux véritables personnages qui ont inspiré ces personnages ! Le film m’a fait beaucoup rire. Je l’ai trouvé idéal pour ouvrir le cycle.

Reste-il, à l’heure où la pellicule a été remplacée par le numérique, de la magie au cinéma ?

Tout commença avec de simples montages donnant l’impression au spectateur que des faits magiques se déroulaient sur l’écran, comme dans les films de Georges Méliès. A l’heure où le numérique fait en deux secondes ce que les pionniers du cinéma faisaient en un mois, revoir les films de Georges Méliès rappelle tout l’héritage que l’on doit au « sorcier de Montreuil ».

Aujourd’hui, avec les effets spéciaux, le cinéma adopte de plus en plus un rôle d’illusionniste. On est sans doute allé trop loin dans l’utilisation des effets numériques – et là, j’invite les gens à regarder la conférence de Gilles Penso sur le sujet et à découvrir son documentaire The Frankenstein Complex, sur le sujet. Mais les choix faits sur les derniers Mad Max et Star Wars, avec le retour des effets spéciaux à l’ancienne, sont plutôt rassurants. Et on risque de revenir à un meilleur mélange des effets à l’ancienne et des effets numériques, pour que la magie du cinéma et la connivence avec le spectateur reviennent…

C’est Magique…, jusqu’au 10 janvier 2016 au Forum des Images

Visuel : (c) DR

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected]m / www.twitter.com/BastienStisi

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