Opéra
Un Roi Carotte bien mijoté dans un opéra (bonne) bouffe à Lyon!

Un Roi Carotte bien mijoté dans un opéra (bonne) bouffe à Lyon!

18 décembre 2015 | PAR Elodie Martinez

Si Offenbach est loin d’être un inconnu du public, il faut bien admettre qu’avec Le Roi Carotte, l’Opéra de Lyon et Laurent Pelly font ressurgir une œuvre oubliée du compositeur sur un livret de Victorien Sardou. Bien loin d’être un navet, c’est une véritable féérie potagère que nous découvrons.

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L’œuvre étant peu connue, tentons un bref résumé de cette histoire issue d’un conte fantastique d’Hoffmann, Klein Zaches, genannt Zinnober (Petit Zaches, surnommé Cinabre), un personnage hideux transformé par une fée en élégant jeune homme et que l’on retrouve le temps d’une chanson (la chanson de Kleinsach) dans les Contes d’Hoffmann du même compositeur.

Ici, nous trouvons un roi Fridolin XXIV, ruiné, souhaitant épouser la princesse Cunégonde pour sa dot mais préfèrant la voir avant de prendre une décision définitive. Il se déguise donc en étudiant pour un premier contact au cours duquel Cunégonde se révèle une princesse hors de toute convention : buvant, fumant, parlant librement, prônant une certaine éducation parisienne plutôt que celle du couvent rendant « bêbête »,… Cela suffit à Fridolin pour tomber sous le charme et accepter de vendre toutes les armures de sa famille à un jeune étudiant qui est en réalité un bon génie, cela pour satisfaire les exigences financières de sa princesse. Suite à une antique prophétie, ce geste signe la fin de sa position sur le trône, ce qui arrange bien la sorcière Coloquinte, ennemie jurée de cette royauté. Cette dernière a d’ailleurs trouvé celui qui prendra la place de Fridolin : une carotte à qui elle donne vie, de même qu’à ses voisins du potager. C’est donc une suite de radis, navets et légumes en tout genre qui débarque lors du bal et prend le pouvoir, aidé par la magie de la sorcière qui fait voir le roi Carotte comme un prince charmant et le roi actuel comme un être répugnant. Il n’en faut pas plus pour renverser cette royauté…
Suivent alors de multiples péripéties qui mèneront la joyeuse bande composée du roi, du génie et de deux ministres à la délivrance de Rosée-du-Soir, prisonnière de Coloquinte, mais aussi à Pompéi présente puis passée afin de récupérer l’anneau de Salomon que Fridolin, assez peu malin, remettra aux mains de Cunégonde désormais amoureuse de son légume tyrannique et peu maniéré. Les comparses finissent ainsi au royaume des fourmis fêtant le printemps en compagnie des abeilles avant de débarquer au marcher où les sujets en ont raz la marmite de ce tubercule orange défraîchi qu’il voudrait mettre au vert. La moutarde leur monte au nez et les carottes sont cuites : la révolte explose. Bien sûr, tout finit bien (mais pas pour tout le monde).

Voilà donc un grand(iose) n’importe quoi ! Prince, princesse, génie, sorcière, légumes vivants et carotte tyrannique, voyage dans l’espace et dans le temps, fourmis chanteuses, armures animées… méli-mélo ubuesque d’un opéra-bouffe féérie initialement de 4 actes et 6 heures réduit ici à 3 actes et 2h40. La condensation fonctionne très bien, à un tableau près : celui des fourmis qui paraît presque incomplet dans le fil des péripéties. Pour le reste, on suit très aisément cette histoire absolument délirante et l’on finit bien vite par trouver naturel qu’une carotte prenne le pouvoir.

Outre le travail effectué sur le livret par Agathe Mélinand, saluons la mise en scène de Laurent Pelly qui aide aussi à la lisibilité de l’œuvre. Que d’ingéniosité et de bonnes idées! Quels tableaux! Quels costumes! Ces soldats radis ravissent et sont à croquer. Les moindres détails sont étudiés et rendent réalistes et plausibles l’idée de légumes animés. Le décor de Chantal Thomas n’impose aucun lien avec un cadre spatio-temporel : à la fois bibliothèque -référence au côté conte féérique de l’œuvre ?-, immense archive, et extrémité de bâtiment que l’on peine à définir sans que cela ne soit pour autant gênant car les repères sont de toute façon chamboulés : les portes de placards sont des portes d’entrée et de sorties à l’espace parfois presque infini, une horde d’étudiants sort d’un conteneur, les personnages entrent dans des livres géants,etc… Prenez ces mêmes placards, tournez-les de profil à contre-jour et vous obtiendrez… les colonnes de l’antique Pompéi! Ce tableau antique est d’ailleurs peut-être le plus réussi de tous et avait déjà son succès à l’époque. On savoure l’humour des dialogues et de la situation, ce qui est vrai tout le long de ces 2h40. Le retour au palais lorsque le Roi Carotte est en place est d’ailleurs très drôle rien que par ses décors : les portraits d’ancêtres sont remplacés par ceux du nouveau roi, une cagette géante tient le rôle de trône puis de lit pour cette racine que le grand air et le pouvoir ont fini par rendre malade.

Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter sur les quelques 12 rôles plus ou moins principaux et encore moins sur la multitude des rôles secondaires. Commençons donc ce tour de piste relativement lacunaire par Yann Beuron, alias Fridolin, qui offre une très belle prestation tant dans le parler que dans le chanter, roi déchu détrôné d’un côté pour son bien, de l’autre pour son malheur. Face à lui, Antoinette Dennefeld, une Cunégonde absolument délicieuse qui fait succomber la salle. La cantatrice incarne cette jeune princesse frivole et libre avec une véritable drôlerie parfaitement dosée pour que cela ne sombre pas dans la caricature. Chaque air est un moment de plaisir avec peut-être une mention particulière pour celui représentant son rire et sa moquerie au septième tableau de l’acte II. Sa concurrente Rosée-du-Soir incarnée par Chloé Briot mérite aussi des éloges pour sa voix et pour son jeu. Julie Boulianne, notre bon génie Robin-Luron, incarne le personnage avec légèreté mais nous notons une prononciation qui manque de précision lors des parties chantées. Enfin, Christophe Mortagne, qui tient le rôle éponyme, incarne cette carotte royale avec drôlerie et n’hésite pas à travestir sa voix pour rendre ce gnome plus réaliste. C’est bel et bien grâce à lui que l’on parvient à croire à la possibilité d’une carotte au pouvoir et c’est finalement lui le grand magicien de la soirée puisqu’il réussit réellement à donner vie à cette carotte qu’il incarne!

Côté musique, la direction est dynamique comme on l’attend pour de l’Offenbach et les Chœurs (accompagnés pour la peine de quelques comédiens) endossent la multitude des rôles avec brio. La diction et l’énergie sont tout simplement parfaites.

Ce Roi Carotte est donc une très bonne idée pour finir cette année : drôle et grandiose, avec des pics politiques toujours d’actualité, des idées de décors et de mise en scène touchant au génie, et un final… que nous préférons ne pas vous dévoiler. La surprise est délicieuse, bien assaisonnée et même juteuse! Nous ne vous dirons plus qu’une seule chose : purée! que c’est bon! Voilà bien un opéra-bouffe savoureux à consommer sans modération! D’ailleurs ne dit-on pas qu’il faut bien manger au moins 5 fruits et légumes par jour? Alors… Bon appétit!

© Stofleth

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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