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Ici on noie les Algériens, les archives malmenées de Yasmina Adi

Ici on noie les Algériens, les archives malmenées de Yasmina Adi

24 octobre 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La réalisatrice de « l’autre 8 mai 1945-Aux origines de la guerre d’Algérie  » revient sur un évènement tragique des mémoires françaises et algériennes, le 17 octobre 1961. « Ici on noie les Algériens » dessert le propos en n’offrant aucune distance avec les archives. Ni mémorial, ni historique, ce film dont on avait pourtant besoin déçoit.

L’intention est sublime : venir raconter cette nuit de massacre largement tue. A l’appel du Front de Libération Nationale (F.L.N.), des milliers d’Algériens venus de Paris et de toute la région parisienne, défilent, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu qui leur est imposé. Cette manifestation pacifique sera très sévèrement réprimée par les forces de l’ordre dirigées par Maurice Papon.
50 ans après, la cinéaste veut mettre « en lumière une vérité encore taboue. » Mêlant témoignages et archives inédites, histoire et mémoire, passé et présent, le film retrace les différentes étapes de ces événements, et révèle la stratégie et les méthodes mises en place au plus haut niveau de l’État : manipulation de l’opinion publique, récusation systématique de toutes les accusations, verrouillage de l’information afin d’empêcher les enquêtes…

Malheureusement, les témoignages et les archives sont inaudibles. Le choix hasardeux de ne pas légender les documents montrés ajoute du trouble au trouble. Qui témoigne ? A quel endroit ? De nombreuses paroles, telle celle de ce chauffeur de bus qui nous apprend que la préfecture de police leur a menti pour les obliger à charger ces hommes en sang. Qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ? L’image la plus choquante reste de la salle de commandement de la préfecture. Sans explication, le néophyte se demande ce qu’il voit et à quelle date cette photo a été prise.
Le film n’apporte que frustration. Le nom de Papon n’est cité qu’à deux reprises, dans les mots d’un témoin et à l’occasion d’une archive montrant une séance municipale. Il est alors impossible de comprendre la violence de la répression sans avoir accès aux ordres sanguinaires de Papon. L’archive ne fait pas l’historien, Yasmina Adi s’en rend compte à ses dépens. Son travail splendide de collecte de sources, facilité par un accès aux archives, encore fermées à ce moment, lui ont permis de constituer un corpus documentaire incroyable. Bien sûr, le cinéma n’est pas l’histoire et le sujet de ce documentaire n’est pas de faire un ouvrage scientifique. Néanmoins, il est impensable de travailler un sujet mêlant histoire et mémoire, aux questions toujours béantes, en balançant des témoignages et des images sans les contextualiser. Les liens entre l’État et la répression ne sont pas dits. Nous sommes ici dans une œuvre purement émotionnelle qui ne parvient pas à toucher par manque d’informations cruciales. Les scènes d’expulsion, la solidarité de certains envers les manifestants rappellent à la fois des scènes datant de Vichy et d’autres ciblant aujourd’hui les Roms. Il y a dans ce film de quoi faire un chef d’œuvre, dont l’utilité est essentielle. Mais Ici on noie les Algériens passe à côté de son objectif d’une meilleure connaissance de cette autre semaine sanglante.

ICI ON NOIE LES ALGERIENS, 17 OCTOBRE 1961 – FRANCE – 2011

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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