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[CHRONIQUE DVD] : Hannah Arendt, quand la pensée fait le lit de l’intolérance

[CHRONIQUE DVD] : Hannah Arendt, quand la pensée fait le lit de l’intolérance

18 octobre 2013 | PAR La Rédaction

La sortie en DVD du film de Margarethe Von Trotta est l’occasion de remettre en lumière la démarche philosophique et intellectuelle d’une femme d’exception qui a suscité la polémique lors du procès du criminel de guerre Adolf Eichmann.

Pour lire notre critique du film lors de sa sortie en salle, c’est ici.

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Tout l’enjeu de Hannah Arendt repose sur un paradoxe. Une philosophe juive allemande, victime de l’idéologie nazie, cherche à comprendre le degré de culpabilité réel d’Adolf Eichmann, haut fonctionnaire du Troisième Reich, dans l’application de la Shoah. Elle va alors se retrouver suspectée par la communauté israélite ainsi que par ses propres amis, de vouloir défendre ce qui leur apparaît comme étant indéfendable, à savoir l’absence de responsabilité individuelle de ce dernier dans la solution finale ordonnée par Hitler. Selon elle, parce qu’il était « uniquement » chargé de sa logistique, l’accusé n’aurait été qu’un exécutant obéissant aux ordres et à la loi. Elle le décrit comme un être banal, incapable de penser. C’est ce que la réalisatrice s’attache à montrer, en se servant de vraies images de son procès, où l’on voit le criminel de guerre enfermé tel un prédateur dans une cage de verre. Pour souligner sa médiocrité, Margarethe Von Trotta a préféré utiliser des archives plutôt que d’avoir recours à un acteur dont on aurait pu louer la subtilité et le talent. On est ainsi confronté à la vérité du personnage. Eichmann semble imperméable à une souffrance qu’il estime ne pas avoir causée. Il est désaffecté, n’éprouve aucune empathie envers les victimes et demeure imperturbable devant leurs manifestations d’angoisse. Cette scène donnera lieu aux réflexions d’Hannah quant au constat suivant : l’inhumain se loge en chacun de nous.

À l’issue de ce procès, la philosophe publie un livre qui fera controverse dans lequel elle définit la théorie de « banalité du mal ». Elle prétend que ce sont des hommes ordinaires qui deviennent les acteurs de systèmes totalitaires par absence d’idéologie et qu’Eichmann ne serait que l’auteur d’un mal sans haine, exécuté avec méthode.

Le film soulève une autre problématique : la tolérance envers Autrui. Hannah est d’emblée présentée comme une femme qui en fait preuve vis-à-vis de son mari, Heinrich Blücher, lorsqu’il invoque un pseudo rendez-vous matinal avec un étudiant. Son amie de toujours, Mary Maccarthy, manifeste d’ailleurs son scepticisme à cet égard. Mais pour Hannah, seul compte l’amour inébranlable qui les unit, en dépit des incartades de ce dernier. Plus tard, on verra qu’elle adopte la même conduite envers ses amis, qu’elle va pourtant perdre au fur et à mesure qu’elle est victime d’une campagne de diffamation impitoyable ne laissant aucune place à l’indulgence. La parution de son article dans le New Yorker défraye la chronique et donne suite à une polémique qui va croissant. Plus personne ne comprend celle qui a précisément cherché à comprendre, à analyser et non simplement à juger. Le film montre qu’Hannah Arendt a découvert ce qui constituait pour elle une vérité. En choisissant de traiter la question d’un point de vue philosophique et non politique, l’écrivain se heurte à l’incompréhension et à l’hostilité générale de ceux qui condamnent son œuvre suite à sa lecture erronée.

Margarethe Von Trotta nous confie, à l’issue d’un entretien figurant parmi les bonus qui suscitent un véritable intérêt, à quel point il a été ardu de s’attaquer à un personnage si brillant, sans jamais lui nuire mais en en montrant toute l’envergure et la puissance.

Son film met en scène la pensée et plus particulièrement une femme déterminée réfléchissant sur sa société et son époque. On constate que cette activité ne peut se faire qu’au prix d’un isolement, elle est « solitaire » comme le souligne le philosophe Martin Heidegger à la jeune Hannah, alors âgée de dix-huit ans. Le seul à avoir le privilège d’assister à ses « séances de pensées », dans l’intimité de ses volutes de fumées, est le spectateur. Lorsque l’on sait que l’intention de la réalisatrice était de faire adhérer ce dernier à la thèse d’Hannah Arendt, on peut considérer le pari comme étant gagné.

Hannah Arendt, de Margarethe Von Trotta, avec Barabara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer, Allemagne-France, 1h53, sortie en DVD le 1er Octobre 2013, Prix de vente conseillé : 22.50 TTC

Le dvd contient 3 heures de bonus:
• Film en version française et version originale anglaise et allemande
• Documentaire Hannah Arendt – Collection : Un Certain Regard (1974, 50 mn)
• Entretien avec la réalisatrice Margarethe Von Trotta
• Entretiens avec Alain Finkielkraut, Cynthia Fleury et Rony Brauman

Clara Brunel

visuels : jaquette du dvd et photo officielle du film

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