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Dossier: salaires des acteurs et budgets du cinéma français : et si on se posait les bonnes questions ? (polémique Maraval)

Dossier: salaires des acteurs et budgets du cinéma français : et si on se posait les bonnes questions ? (polémique Maraval)

20 janvier 2013 | PAR Gilles Herail

Vincent Maraval a fait beaucoup parlé de lui ces dernières semaines, provoquant un tsunami d’attaques et de contre attaques par médias interposés. Dans le flot d’injures et de contre vérités, difficile de dégager le vrai du faux et de comprendre les enjeux d’une polémique complexe qui mélange de très nombreux sujets. La tribune de Maraval est un coup de gueule dont on ne peut contester la sincérité. Mais elle souffre de nombreuses approximations et d’un traitement médiatique inconséquent caricaturant les propos de son auteur. Tentative d’y voir plus clair.

Un système déconnecté des réalités, élitiste et courtisan

Le problème dénoncé par Maraval

La Tribune de Maraval est avant tout le pétage de plomb d’un producteur déçu qui a perdu de l’argent avec Astérix, son casting de stars locales qui a floppé dans l’hexagone mais aussi à l’étranger. Les généralisations sur le cinéma français, son financement et ses rémunérations sont elles plus discutables. Maraval a bien analysé certains défauts d’un système de production qui reflète d’ailleurs plus largement les incohérences de la société française. Et en premier lieu, une survalorisation de l’ancienneté dans un système élitiste et courtisan. Au détriment du mérite et de la réelle valeur marchande.

La logique américaine

La logique américaine est intéressante. Si un acteur rapporte de l’argent, sa rémunération atteint des sommets. On a ainsi évoqué plus de 50 millions de dollars de revenus cumulés pour Di Caprio dans Inception. Des sommes du même acabit pour Will Smith dans Men in Black 3. Ces films ont respectivement rapporté plus de 800 et 600 millions de dollars dans le monde, bénéficiant d’une exposition maximale sur tous les continents. Structurellement, le cinéma français n’a pas cette force de frappe et se limite majoritairement aux marchés francophones + Allemagne/Italie/Espagne (sauf phénomène types Intouchables, documentaires animaliers et productions tournées en anglais produites par Besson et Europa Corp). Les rémunérations des acteurs français n’ont donc aucune raison de ne serait-ce qu’approcher les salaires américains.

Des acteurs au passé glorieux qui ne méritent plus leurs salaires

Et elles ne le font d’ailleurs pas. Les plus de 3 millions d’euros évoqués pour le salaire de Dany Boon dans Un Plan Parfait et même les 8 millions d’euros gagnés sur Rien à Déclarer restent très largement inférieurs aux mastodontes US types Smith, Cruise… Mais à la différences des compères américains, les salaires du cinéma français ne font qu’augmenter. Au pire se stabilisent. Mais de descendent jamais (sauf dans les cas où l’acteur dans sa grande mansuétude décide de limiter son salaire et de prendre une participation sur les plus petits films). Sans aucun lien avec leur carrière et leur popularité avérée au box-office. Depardieu, Auteuil, Clavier et Réno en sont de bons exemples. Aussi talentueux soient-ils, ces acteurs n’ont plus la cote auprès de public. Et conservent des salaires approchant les 2 millions d’euros par film. Sans aucune raison. Autre que leur statut d’acteur patrimoine. Des salaires démentiels à peine compensés par une notoriété internationale (pour Réno et Depardieu) qui tend à diminuer et ne rembourse pas ces excès.

Des valeurs sures qui méritent un salaire conséquent

Les femmes, grandes oubliées et pourtant populaires

Les propositions de Maraval sur la limitation des salaires fixes et une prise de risque sur l’intéressement aux bénéfices sont intéressantes. Mais l’on peut aussi penser que les producteurs ont raison de payer cher des stars qui rapportent de l’argent. La question de l’énormité des salaires étant renvoyée à un débat politique lui, la taxation de ces salaires. Et en France, certains acteurs méritent leur salaire. Plus que les anciennes gloires citées plus haut. Notamment chez les femmes. Un exemple. Catherine Frot. Si elle a essuyé récemment deux semi échecs, elle s’est vite rattrapée en attirant une nouvelle fois 1 million de spectateurs pour Les saveurs du palais. Un film qui n’aurait pas fait le 10ème sans la présence de cette actrice très populaire qui n’affole jamais les compteurs mais entraine sur son nom entre 500 000 et 1 million de spectateurs pour des films au budget souvent raisonnable (excepté Imogène qui n’avait d’ailleurs pas marché). Payée autour de 700 000 euros, l’actrice est une garantie de visibilité et sinon de succès, d’un socle minimum de fans. Autre exemple, évident. Marion Cotillard. Payée bien moins grassement que nos virils sexagénaires, elle a attiré 2 millions de spectateurs pour De Rouille et d’Os, un film pourtant difficile à vendre et dépassant les résultats des précédents Audiard. Enfin Audrey Tautou, qui si elle peine à rassembler les masses en France garde toujours une côte inégalée à l’étranger (l’ensemble de ses films sont achetés dans le monde entier). On retient d’ailleurs une erreur de Maraval qui insiste sur le succès des films en France. Le Coco Channel de Tautou avait à peine vendu 1 million de tickets en France. Pour environ 20 million d’euros de budget. Mais il avait attiré plus de 6 millions de spectateurs à l’étranger.

Certains acteurs masculins qui eux aussi pourraient mériter leur salaire

On pense à trois cas principaux. En premier lieu Luchini, qui joue dans des films à petits budgets, vendus uniquement sur son nom, dans des registres pas toujours accessibles, et défie les lois du box-office. Le démarrage d’Alceste le confirme après le triomphe de Dans la maison. L’acteur est l’un des seuls à attirer sur son nom, sans exception, depuis 10 ans (si l’on oublie La Cloche a sonné). C’est un bon client média, un excellent stratège et une figure familière. Le deuxième exemple est Jean Dujardin, qui a pris une autre dimension depuis la sortie de The Artist mais qui était déjà depuis quelques années capable de faire venir 1 million de spectateurs pour un drame de Nicole Garcia ou une comédie anti-commerciale de Bertrand Blier. Dujardin gagne beaucoup d’argent mais sait adapter son salaire aux films. Il est maintenant depuis son oscar une valeur sure à l’étranger. Il mériterait son titre d’acteur français le mieux payé. On arrive donc au cas Dany Boon. Dont l’impact sur la carrière d’un film n’est pas à démontrer. Mais qui a cassé des plafonds symboliques, même en tant que simple acteur (et non réalisateur) : plus de 3 millions d’euros pour ses deux derniers films. Dont Un plan Parfait qui s’est arrêté au million d’entrées pour un budget trois fois supérieur au dernier Luchini. Dont le salaire devrait donc revenir à des niveaux moins aériens ?

Le vrai problème : des budgets (hors stars) trop élevés, déconnectés de toute réalité économique

Des comédies françaises aux coûts de production exorbitants

Si la part des salaires de stars dans les budgets est surement trop importante, elle ne devrait pas occulter un autre problème plus grave. Prenons quelques exemples et parlons gros sous. Depuis les années 90, Francis Veber, roi de l’adaptation de pièce de théâtre qui nécessite deux décors et trois acteurs, ne réalise pas un film pour moins de 20 millions d’euros. Une somme ridiculement élevée même si l’on soustrait le salaire des deux stars principales grassement payées. Car l’aristocratie du cinéma français permet des largesses. Dans la rémunération de l’élite technique (pas du stagiaire de base). Celle des producteurs. Mais aussi et surtout des conditions de tournage. Qui s’étendent. Prennent leur temps. Ne cherchent pas l’économie voire cherchent la dépense à tout prix.

Les délires de producteurs

On se souvient d’une scène de même pas quelques minutes dans Le Boulet de Frédéric Forestier pour laquelle la production était fière d’annoncer une somme folle (pour un moment d’action très cheap à l’écran et férocement inutile dans une comédie où seules les mimiques de Gardia et Poelvorde avaient leur importance). Ontoniente applique les mêmes méthodes. 25 millions d’euros pour Camping 2. Certes Dubosc et Seigner coutent cher. Mais pas plus de 4 millions à eux d’eux. Pareil pour les 35 millions d’euros des Bronzés 3. Ou les presque 80 millions d’euros d’Astérix. Avec de l’argent jeté par les fenêtres, des effets spéciaux et de l’action à gogo qui ne collaient pas aux attentes du public mais juste à un délire de producteur. La frivolité des financiers sur ces grosses comédies est un immense problème. Il en est de même pour des films qui sont eux rentables. Comment justifier les 11 millions d’euros de budget du Prénom avec une seule star bankable et un décor unique ? Les 12 millions de l’Oncle Charles de Chatiliez ?

Penser au potentiel pour limiter la démesure

Le cinéma français populaire veut aussi parfois financer des projets qui n’ont eux aucune viabilité financière. Le moine avec Vincent Cassel payé une fortune dans un film coutant lui aussi une fortune sans aucun débouché. Sa majesté Minor d’Annaud, délire intéressant au demeurant ne pouvait rationnellement rembourser son budget de 30 millions d’euros (on rappelle que l’on parle d’une comédie mythologique païenne et surréaliste). Les exemples sont légions pour des grands projets au potentiel artistique probable mais à l’exposition commerciale impensable (Pola X, les derniers films de Benneix, le magasin des suicides…). Cette explosion des budgets pour des films sans potentiel est une question importante. Et légitime. On peut vouloir justifier une politique de production artistique et pas seulement commerciale. Mais il faut alors l’assumer! Et en accepter le coût.

Payer au mérite et financer l’exception culturelle

Des salaires et des budgets justifiés

La tribune de Maraval va peut être permettre de faire bouger les lignes d’une guerre de position endormie depuis longtemps. Les Auteuil, Depardieu, Clavier, Deneuve et Reno ont perdu de leur superbe dans le cœur des français. Leurs rémunérations doivent suivre le même chemin. Les cachets doivent s’adapter. Personne n’aurait imaginé que Cluzet puisse redevenir un acteur bankable. Omar Sy mérite un salaire plus élevé que Daniel Auteuil. Sa petite comédie de Noël a attiré 2 millions de spectateurs, se retrouvant l’un des films les plus rentables de l’année grâce à un budget très maitrisé. Chez les réalisateurs, eux aussi trop protégés. Mr Chatiliez et Mr Veber doivent ravaler leurs ambitions. La logique de l’intéressement aux entrées doit prévaloir. Pour restituer un peu de méritocratie dans un milieu où avoir la carte suffit. Pour créer un système plus transparent et plus juste et éteindre l’incendie. Les dernières années ont vu un bilan contrasté. Des comédies populaires trop chères et qui malgré leur succès, ne sont rentables qu’au bout de 30 ans et des multiples diffusions télé et ventes DVD. De l’autre côté, les fameux films moyens qui ont eux aussi vu une inflation de leur budget. Une comédie dramatique à la Française, qui peut espérer 500/700 000 entrées si la qualité et le succès sont au rendez-vous coute maintenant souvent autour de 10 millions d’euros. Un tarif qui lui non plus n’est pas justifié.

Garder une ambition artistique et populaire

Certains films attaqués par Maraval ne méritent pas l’animosité. Un excellent exemple est le récent Populaire, premier film à la réalisation soignée, l’image travaillée, avec un scénario développé, une star, des décors, un sujet potentiellement populaire. Un potentiel converti à l’international avec d’excellentes ventes à l’étranger. Et un budget important. 15 millions d’euros certes mais justifiés par à la fois le potentiel et le soin apporté au film. On peut aussi penser a l’ordre et la morale de Kassovitz au budget très maîtrisé. A l’Adèle de Blanc-Sec de Besson qui coutait 30 millions d’euros mais dont la proposition d’Indiana Jones à la française avait des atouts pour séduire malgré une carrière en salles décevantes. Aux productions à l’américaine de Besson, Transporteur et Taken compris qui proposent pour moins cher un spectacle acceptable pour les fans de série B. Tous ces films n’ont pas forcement été rentables mais avaient au moins une chance de l’être. Et leurs budgets se voyaient à l’écran.

Que nous réserve l’avenir?

Dans quelques semaines va sortir le Turf d’Ontoniente. Une comédie sur le monde des courses et des PMU qui a couté la bagatelle de 25 millions d’euros. Avec une seule personnalité bankable au casting (Alain Chabat). Pour une comédie d’1H30. Nous aurons aussi le cœur des hommes 3 et Boule et Bill avec des budgets tout aussi disproportionnés. En face, d’autres projets qui coutent cher mais le méritent. La Belle et la Bête de Gans, l’Écume des Jours de Gondry, Moebius de Rochant avec Dujardin. Des films qui ont compris que le marché international compte. Qui investissent des genres différents. Qui ont besoin d’argent mais auront potentiellement un rendez-vous réussi avec les spectateurs français et internationaux. D’autres films, qui ne ne veulent pas se faire plus gros le bœuf ont aussi su limiter leurs dépenses. Et pourront obtenir un succès d’estime et ne pas perdre trop d’argent si la qualité est au rendez-vous. Le conte romantique Max avec Mathilde Seigner et Joey Starr qui coute 7 millions. Amitiés Sincères avec Lanvin et Zabou, précédé d’une bonne réputation et budgété autour de 5 millions. Ces films, même dans le cas où ils ne rencontrent pas le succès espéré ont une logique de production consistante, viable, raisonnable. Turf et le nouveau Dany Boon n’ont eux aucune chance d’être amortis.

Gilles Hérail

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Gilles Herail

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