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Deauville 2020, catégorie première : « Les Deux Alfred », Sandrine Kiberlain et les frères Podalydès réunis dans une fable poétique et doucement cynique sur le monde managérial

Deauville 2020, catégorie première : « Les Deux Alfred », Sandrine Kiberlain et les frères Podalydès réunis dans une fable poétique et doucement cynique sur le monde managérial

07 septembre 2020 | PAR Loïs Rekiba

Hier soir, à 20h, au Centre International de Deauville, a eu lieu la première de Les Deux Alfred, le neuvième long-métrage de Denis Podalydès. Le film fait partie de la sélection Cannes 2020 – hébergée exceptionnellement par Deauville cette année. Sandrine Kiberlain, Denis Podalydès et son frère Bruno y incarnent un trio superbement mis en scène, dans une fable poétique et doucement cynique sur les excès en tout genre d’un monde managérial se faisant parabole de notre modernité.

Avant le début de la projection, Thierry Frémeaux, le directeur général du Festival de Cannes, salue à travers Les Deux Alfred « la présence et le talent des acteurs.ices français.es », « l’âme fraternelle qui se dégage du scénario » et avoue également être « fou » du nouveau film de Denis Podalydès dans lequel la présidente du jury, Vanessa Paradis, joue un petit rôle.

Un joyeux et détonnant trio cinématographique

Le film raconte l’histoire d’Alexandre (incarné par Denis Podalydès), un chômeur du 13ème arrondissement de Paris subissant le déclassement professionnel couplé au délitement de son couple, et qui a deux mois pour prouver à son épouse qu’il est en pleine capacité d’être financièrement autonome et à même de prendre la charge de ses deux jeunes enfants. Un jour, il franchit les portes de la start-up The Box qui lui propose une période d’essai. The Box est une boîte recouvrant les liens sociaux  d’un verni trompeur en vantant les liens friendly qui uniraient tous ses employés. Alexandre, charmé et en même temps déclassé face à la novlangue managériale de son patron (incarné par Yann Friesh, super dans le rôle du start-upper pédant et tête à claque) durant l’entretien d’embauche, va aussitôt déchanter lorsque, durant la conversation, on lui annonce que le dogme de la boîte est : « Pas d’enfant ! ». Pour obtenir le job, Alexandre se doit donc de mentir.

Les Deux Alfred réunit à l’écran Sandrine Kiberlain, Bruno et Denis Podalydès. La première incarne Séverine, la supérieure d’Alexandre au tempérament colérique mais en réalité surpassée par la surcharge de travail, l’inanité des liens professionnels et les tracas de sa vie privée. Le second incarne Arcimboldo, un homme que Alexandre rencontre devant l’école primaire, et qui se proclame gaiement « entrepreneur de lui-même » et roi des petits-boulots d’applis ayant toutes pour caractéristique de forcer leurs employés à se soumettre à l’argument de la flexibilité de l’offre et de la demande monnayant, bien sûr, toujours plus de précarité. Tous les trois se retrouvent empêtrés dans une farce sociale, à la fois drôle et tendre mais néanmoins grave, tant les codes et les valeurs vantées par le monde managérial poussent parfois les personnages à sortir véritablement hors d’eux-mêmes (saluons les scènes de crises des nerfs de Sandrine Kiberlain), les aliènent, jusqu’au jour où il diront tous en chœur : STOP. Un sorte de « on se lève, et on se casse » donc, entre la pause café et l’habituel brainstorming matinal, qui aura des conséquences importantes pour tout le monde au sein de The Box…

Une fable poétique et doucement cynique sur l’absurdité du monde managérial 

Les Deux Alfred tourne en ridicule le règne de la novlangue managériale qui est la norme au sein de The Box. Cette star-up située au coeur d’un 13ème en pleine modernisation participe, par sa philosophie professionnelle, à orchestrer la mise en scène générale d’un mensonge à l’échelle de toute l’entreprise. Le fait d’avoir des enfants serait un rempart à la productivité combative et efficace, selon le patron. C’est bel et bien ce mensonge qui va réunir notre trio. Le film met en scène les bassesses, les faux-semblants, les frustrations, et surtout la tension intérieure des personnages, leur crise existentielle, et leur déclassement majeur, sur pratiquement tous les plans.

Lieu de confrontation entre deux langues professionnelles -celle d’Alexandre la jouant plutôt classique avec un langage altier et celle, plus moderne mais néanmoins vide de sens, de tout le reste l’entreprise- la start-up The Box est  le point névralgique du grotesque et du tragi-comique des situations quotidiennes de nos personnages. L’infantilisation des employés et les valeurs friendly qu’elle promeut écrasent et désemparent, en même temps qu’elles font rire, dans la mesure où le curseur de l’absurdité est poussé très loin. La mise en scène de la lexicographie des mots tendances et « has-been » et des robots à roulettes aux voix criardes s’assurant du bien-être (du malaise ou du mal-être, en fait) des employés montre au public, de manière grinçante, toute une bande de collègues réunit autour de la négation même de leur vie privée, voire même de leur propre existence. Le rythme lancinant des « confs-calls » quotidiennes et, disons-le, inbitables de la boîte n’est d’ailleurs pas sans rappeler les « bullshit-jobs » théorisés par le penseur de l’après-capitalisme David Graeber qui mettait en avant la dimension insidieusement aliénante de toutes une séries de jobs aux vertus vantées à haute-voix par le néo-libéralisme. « Du chiffre, du chiffre, et toujours du chiffre » comme le résume à un moment donné du film le personnage joué par Sandrine Kiberlain, calme et posée en public, mais disruptive et souvent en pleine crise de nerfs une fois refermée la porte vitrée de la start-up.

Derrière la farce sociale le film propose, face à l’accumulation des contrats et des compétences, la force du lien et de la solidarité. Le credo managérial du « Pas d’enfant » sera l’occasion pour notre trio de surmonter bon nombre de défis afin de sortir du déboussolement et de se retrouver avec eux-mêmes, et entre-eux. Si les liens libèrent, le film parvient avec succès à éviter l’argument facile d’un retour bénéfique et nécessaire à l’authenticité. Il engage bien autre chose, quelque chose de plus ambitieux et de moins attendu. À savoir l’affirmation de la tendresse des liens entre les individus, de leur prise en charge et de leur entretien sincère et attentif, après avoir surpassé les conséquences d’une importante disruption personnelle et collective -parabole de notre modernité- que le film s’attache à mettre en scène avec poésie, humour, tendresse et cynisme, jusqu’à l’acmé finale….

Le dernier film de Denis Podalydès nous séduit définitivement. Pris dans la ritournelle cynique des existences managériales modernes poussées à leur paroxysme, le public suit les aventures d’un trio joyeux et attachant qui crève l’écran. Les Deux Alfred fait définitivement partie de ces pépites du cinéma français, avec en prime la révélation de deux jeunes talents prometteurs (saluons la performance de Luana Barjami et de Yann Frisch).

 

Les Deux Alfred, un film réalisé par Denis Podalydès, sortie prévue le 13 janvier 2021.

 

 

 

 

 

 

 

 

©Visuel du film

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