Cinema

Dark Shadows, Tim Burton enterré ou ressuscité ?

15 mai 2012 | PAR Margot Boutges

Si Dark Shadows, quinzième long métrage de Tim Burton, renoue avec le potentiel humoristique de Beetlejuice et Mars Attacks !, il n’en reste pas moins un film mineur dans la filmographie burtonienne désertée par l’innovation.

« Si je ne peux pas t’avoir, je t’anéantirai » : Telle est la sentence amoureuse lancée par la sorcière Angélique Bouchard (Eva Green) à Barnabas Collins (Johnny Depp) au milieu du XVIIIe siècle. Aussitôt dit, aussitôt fait : après avoir assassiné la fiancée de l’homme aimé (Bella Heathcote), Angélique transforme Barnabas en vampire et l’enterre dans un cercueil. Quand une bande d’ouvriers au sang chaud vient le libérer deux siècles plus tard, Barnabas regagne son manoir où résident ses descendants infortunés. Pourra-t-il détruire la malédiction que la magicienne est venue faire peser sur sa famille et restaurer la grandeur des Collins ?

Vous avez dit gothique ? Difficile de ne pas reconnaitre le « potentiel burtonien » dans la trame de Dark Shadows, série US à succès des sixties. Un univers résolument onirique et macabre collant pile-poil avec les obsessions enfantines que le réalisateur n’en finit pas d’explorer depuis 25 ans, sans craindre de les user jusqu’à la corde.

Depuis Charlie et la Chocolaterie (2005), on avait presque enterré Burton en compagnie de ses goules, morts vivants et autres antihéros en quête de rédemption sociale de plus en plus ressassés et désincarnés. Les personnages de Corpse Bride (2005) ou de Sweeney Todd (2008), réduits à de simples archétypes fantasmagoriques, avaient vu leur âme s’effacer sous le make-up. En 2010, le très clinquant Alice aux pays des merveilles, porté par sa laideur visuelle (merci le fond vert) et la vacuité de ses personnages, était venu porter le coup de grâce, nous catapultant à mille milles de l’intermède Big Fish (2003), bouleversante incartade du monde réel dans le merveilleux dans lequel Burton s’était livré sans artifice.

Dark Shadows ne viendra pas renverser la vapeur : loups-garous, fantômes, duel entre les morts et les vivants et autres poncifs burtoniens y concourent à la réalisation d’une amourette un brin falote servie par un casting des plus attendus : Johnny Depp (qui effectue son huitième mandat chez Burton) y joue les éternels blafards pince-sans-rire tandis qu’Helena Bonham Carter (qui est dirigée pour la septième fois par son mari) s’est à nouveau laissée enlaidir pour les besoins d’un rôle de bobonne foldingue. Michelle Pfeiffer, aussi féline qu’en Catwoman (Batman, Le défi, 1992) effectue son grand retour dans la filmographie du réalisateur, tout comme Christopher Lee revenu de chez les morts pour une apparition expresse. Quant à la jeune fille blonde, traditionnelle image de l’innocence burtonienne, elle est incarnée par une Bella Hethcote qui ne laissera pas plus de trace que Jayne Wisener (Sweeney Todd) dans le même rôle. Pour la énième fois, Burton nous sert son plat fétiche.

Mais il a retrouvé la salière qui vient donner à cette fantaisie macabre et burlesque une saveur oubliée : celle d’un Beetlejuice (1988) ou d’un Mars Attacks ! (1996). La magie, qui s’était épuisée dans les derniers films du cinéaste opère à nouveau, à l’image des piquantes nouvelles recrues Eva Green et Chloé Moretz. Le manoir néo-gothique dans lequel Burton est venu installer tous les membres de son improbable famille regorge de possibilités humoristiques. Cabinet de psychiatre, chambre d’ado rebelle, atelier de macramé multicolore aux airs de boudoir libertin se déploient comme autant de lieux insolites qui donnent à la comédie tout son mordant. La rencontre entre l’ancien et le nouveau monde est une réussite. Johnny Depp s’avère hilarant en incarnation des temps sombres de jadis  lâché dans l’Amérique des seventies, ne crachant pas sur un comique de situation lorgnant parfois du côté des Visiteurs (la télévision, « boite à troubadours » honnie par Christian Clavier est devenue « la boite à ménestrels liliputiens »). A travers son impassible alter ego, Burton raille tendrement cette figure autobiographique de l’éternel gothique en perpétuel décalage avec son époque. Le message est clair : A l’heure des talentueuses auto-parodies, Burton ne changera plus.

Le cinéaste de 53 ans confiait récemment à Télérama ne plus aller au cinéma afin de rester immergé dans ses propres créations. On l’imagine sans mal macérer au quotidien dans un univers extraordinaire qui, de film en film, est venu se normaliser et s’affadir. Univers qui retrouve pourtant tout son pouvoir d’évocation dans l’exposition conçue par le Museum of Modern Art de New York (MoMA) qui se tient actuellement à la Cinémathèque Française de Paris (voir notre article). L’œuvre de l’artiste, reprise aux sources, se déploie dans toute son homogénéité et son originalité. Difficile cependant de ne pas voir un bilan de fin de carrière dans cette rétrospective. En faisant pleine lumière sur les sombres rêveries de Tim Burton, elle est venue l‘enterrer vivant.  Mais son intimité avec les morts est telle que cela ne doit pas lui déplaire.

Dark Shadows de Tim Burton, avec Johnny Depp, Eva Green, Michelle Pfeiffer… 1h52, sorti le 9 mai 2012

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Margot Boutges

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