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[Cannes, jour 4] Verhoeven en compétition, « Olga » brille à la Semaine et Anne Frank en séance spéciale

[Cannes, jour 4] Verhoeven en compétition, « Olga » brille à la Semaine et Anne Frank en séance spéciale

10 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Nouvelle journée de compétitions tous azimuts sous le soleil désormais de plomb qui brille sur la Croisette… La rédaction vous fait vivre ses heures cannoises comme si vous y étiez.

Par Geoffrey Nabavian et  Yaël Hirsch

A 8h30, nous avons rattrapé le film allemand d’Un Certain regard, Grosse Freiheit de Sebastian Meise dans une salle Debussy plutôt vide. Et ceci malgré l’incontournable Franz Rogowski (Transit, Ondine) en acteur principal et malgré un sujet vraiment important : la criminalisation des homosexuels sous le coup du paragraphe 175 du code pénal allemand en vigueur jusqu’en 1968 en RDA et pleinement aboli en Allemagne en… 1994! Mais le film ne tient pas les promesses de ses premières images assez réussies de caméras de surveillance dans des toilettes publiques. Huis clos carcéral en 3 temps de la Guerre à 1968, die Grosse Freiheit se concentre sur la relation forte entre deux prisonniers, l’un homosexuel « militant » jusqu’à se faire frapper (Rogowski) et l’autre gros dur qui s’humanise (Georg Friedrich). Mais si l’univers de la prison et son oppression sont bien rendus et si le corps noueux de Franz Rogowski est superbe, cette grande liberté qui porte le titre du quartier rouge de Hambourg est d’une lourdeur folle. Les images sont une série de clichés, les personnages sont grossiers et les acteurs sont poussés à surjouer, notamment l’amour de leurs fers, avec une pesanteur psychologique qui est, sur un sujet aussi important, totalement insupportable. Pâle copie, le film ne rejoint en rien les subtilités qui nous ont bouleversés dans Le baiser de la femme araignée d’Héctor Babenco d’après le livre de Manuel Puig.

A 11h30, direction la Semaine de la critique pour un petit joyau de cinéma franco-helvético-ukrainien Olga d’Elie Grappe qui est le 3e film en compétition. Il saisit une adolescente de Kiev au moment où, en gymnaste accomplie, elle s’apprête à concourir pour les championnats d’Europe. Sa mère, journaliste, risque la mort et la championne est transférée dans le pays de son père, la Suisse, pour poursuivre sa carrière. C’est d’un village paisible en montagne où elle se concentre sur sa passion que la jeune femme vit à distance les évènements de la place Maidan. Et sous les couleurs suisses qu’elle concourt alors que son pays est à feu et à sang. Subtil aussi bien dans l’approche du corps de l’héroïne que dans l’usage des images d’archives, Olga démontre une parfaite maîtrise des scènes de crash, de pleurs intimes ou de challenge sportif. Tout se noue avec une fluidité parfaite et Anastasia Budiashkina est fascinante. Chapeau bas.

A 11h30, la section Un certain regard nous a permis de plonger en pleine comédie russe acide et triste, avec des personnages tous renvoyés dos-à-dos dans leur médiocrité : A résidence, d’Alexeï Guerman Jr. – fils du réalisateur d’Il est difficile d’être un dieu – imaginait, en quasi huis clos, le parcours d’un professeur assigné chez lui car en cours de procès. Un film au sujet d’actualité – l’artiste russe Kirill Serebrennikov ayant subi de tels faits, et ne pouvant venir montrer ses films à Cannes – mais pas forcément tendre avec son personnage central. Malgré l’aspect engagé, il flottait un peu un air de déjà-vu sur ce récit-là, peu aidé par ses protagonistes pas forcément attachants.

A 14h, encore une odyssée au sein d’Un certain regard, avec La civil, de Teodora Ana Mihai, film dur suivant une mère mexicaine à la recherche de sa fille enlevée contre rançon, et pas rendue ensuite. Davantage axée drame, avec volet social, que polar, cette production très bien mise en scène et remarquablement interprétée par Arcelia Ramírez a su nous emmener à sa suite. Fait marquant : lorsque le logo du distributeur français du film est apparu avant le générique de début, on a pu remarquer qu’Urban Distribution se nommait désormais Urban International, de la même façon que Wild Bunch changé en Wild Bunch International. A l’heure du cinéma à la maison, permis par des services Internet comme Netflix, impossible de se limiter à un seul marché.

A 15h30, on est repassé par Un certain regard une nouvelle fois pour se frotter au choc nécessaire produit par Un monde, film de Laura Wandel sur la violence à l’école subie par les enfants. Dès le premier plan, montrant la toute jeune héroïne en larmes au moment « d’y aller », le ton était donné. Film très dur avec une réalisation juste à la bonne hauteur, il peut aussi compter sur ses acteurs, les magnifiques Maya Vanderbeque et Günter Duret, pour marquer.

A 15h30, c’est la montée des marches de l’équipe du film d’Ari Folman et du Anne Frank Fonds créé par le père survivant de la jeune diariste déportée et morte à Bergen-Belsen pour Where is Anne Frank. Après le roman graphique, paru en 2017, le réalisateur de Valse avec Bachir a mis plusieurs années pour réaliser ce projet de film d’animation qui permet d’entrer dans le fameux journal de l’adolescente cachée à Amsterdam. La porte d’entrée dans cette œuvre unique est terrible. C’est celle de Kitty, l’amie imaginaire à qui Anne parle quand elle écrit; rousse, flamboyante, Kitty n’a pas pu être tenue au courant du drame puisque son amie a cessé d’écrire. L’encre du journal exposé à la maison-musée d’Anne Frank la fait revenir au monde et elle se lance dans une enquête dans l’Europe d’aujourd’hui sur la disparition de son amie… Le trait est superbe, l’animation poétique et l’ouverture sur aujourd’hui, avec l’insert de réfugiés, aussi séduisante que peut-être trop audacieuse… Un dîner suivait, organisé par le Anne Frank Fond mais aussi le projet Aladin qui propose une meilleure compréhension  par un pont de connaissance entre juifs et musulmans, une rencontre internationale à laquelle Ari Folman participait où l’on a beaucoup appris sur la manière de parler et faire connaître la Shoah. Avec le sentiment de la part de ces bénévoles impliqués depuis plus de 30 ans que l’enjeu était plus important et plus difficile que jamais.

A 17h, montée des marches de l’équipe de Benedetta, le film sulfureux et qui fait le buzz de la Croisette signé par Paul Verhoeven. Le réalisateur de Basic Instinct et Elle rempile, après Black Book, pour un film en costume surprenant. Virginie Effira y incarne soeur Benedetta, une jeune femme  italienne de famille très aisée entrée au couvent (dirigé par Charlotte Rampling, la seule qui tire son épingle du jeu en mère supérieure bluffante de rigueur) à l’âge tendre. Capable de parler à la vierge et littéralement épouse du Christ dans ses visions, Benedetta se trouve bouleversée quand la jeune Bartoloméa (Delphine Pataki) entre au couvent… Costumes et photos mordorées de Pescia à la Renaissance sont le cadre d’une sorte de thriller érotico-religieux où le corps est omniprésent et se tord aussi bien de douleur que de plaisir. Cela aurait pu marcher avec un soupçon de noirceur à la Pasolini, mais la mise en scène naïve et les dialogues plats poussent le film vers le registre comique sans qu’on parvienne à déterminer s’il n’y aurait pas un fond d’anticléricalisme tant ces religieuses-là sont affreuses, sexuelles et souvent méchantes… L’on rit, mais le malaise est là et la sensualité trouble tombe à plat. 

A 19h15, Hors Compétition, nous avons été conviés à un voyage attachant par le réalisateur brésilien Karim Aïnouz, via son très personnel documentaire Marin des montagnes. Celui qui remporta le Prix Un Certain Regard en 2019 avec La Vie invisible d’Euridice Gusmao donne ici à suivre son voyage vers ses racines algérienne, à coups d’images filmées sur le vif, et d’effets de montage légèrement oniriques et travaillés. Un itinéraire à hauteur d’homme et de pensée, plaisant à suivre. Avec, parmi ses producteurs, Walter Salles,  qu’on était heureux de retrouver.

A 21h30, fidèle à sa tradition, la plage Nespresso® proposait un dîner de Chef. Et quel Chef! C’est Jean Imbert, lui-même, successeur d’Alain Ducasse au Plaza qui proposait un dîner « Made with Care » sur la plage Nespresso. Tous les dimanches du mois de juin, Jean Imbert a livré des box de brunch composées avec les cafés rares de la marque Nespresso® « Reviving Origins » et tout le menu a avait été fait avec des produits « oubliés « . A Cannes aussi, les herbes du jardin de Bretagne et les saveurs oubliées étaient invités… Après un apéritif où nous avions le choix entre trois cocktails délicats, dont un sans alcool à la fleur d’oranger et où nous avons goûté des nems de courgette fondants, des toasts de chèvre frais revisités et un caviar d’aubergines aux cerises, nous sommes entrés dans l’espace du dîner, face à la mer. Oliviers sur les tables, jardin aromatique suspendu au-dessus des convives et ciseaux prévus pour chacun, le dîner embaumait de beauté avant même d’avoir commencé. Le principe de la soirée a été joueur et festif : avec une paire de ciseaux, c’était aux gourmands d’assaisonner leurs plats pour mieux les partager. Nous avons commencé par bêcher des légumes croquants dans un terreau comestible de café et de mousse de chou-fleur, avant de relever des ravioles au chèvre et à la menthe de fleurs colorées et goûteuses, puis nous avons coupé les herbes placées au-dessus de nous pour déguster la ratatouille du grand Chef. Enfin, le dessert a proposé 5 variations sur l’affogato avec des noisettes croquantes, une glace vanille fondante, un caramel à se damner et deux types (intenses ou doux) de café. Une soirée magnifique de jardinage gastronomique, arrosée de vins idoines, dont le trouble et fascinant blanc « La Sorga » d’Anthony Tortul.

Et à 22h, on s’est senti heureux d’enfin retrouver la plage de la Quinzaine des réalisateurs, à l’occasion de la fête du film Employé/Patron, programmé cette année au sein de la section, avec Nahuel Pérez Biscayart dans son rôle principal. Un film distribué par Eurozoom. Le cadre parfait pour boire un gin tonic sur la plage, tout en mangeant des gnocchis aux asperges, dans un décor réaménagé cette année et d’autant plus chaleureux. Avec un DJ expert à faire bouger les corps des festivaliers, à coups de tubes rock et de musique solaire. Un parfait point d’orgue pour une journée intensive.

visuels : YH et Geoffrey Nabavian et pour Made with Care (c) Stéphanie Chermont

Visuel 1 : Vue du Palais des Festivals © Geoffrey Nabavian

Visuel 2 : l’équipe d’A résidence (avec Alexeï Guerman Jr., deuxième en partant de la gauche © Geoffrey Nabavian

Visuels 3 et 4 : la plage de la Quinzaine des Réalisateurs © Geoffrey Nabavian

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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