Cinema

Cannes 2019, Un certain regard : « Liberté », tentative hardcore et forte signée Albert Serra

Cannes 2019, Un certain regard : « Liberté », tentative hardcore et forte signée Albert Serra

20 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Deux heures et quelques pour peindre une nuit dans une forêt perdue, où des libertins sadiques en exil s’activent. Entre sexe extrême, art contemporain et épure, ce nouveau film d’Albert Serra (interview vidéo ici) propose un voyage troublant, ouvert, sombre, qui met le geste au centre et compose des personnages forts.

Une forêt perdue au XVIIIe siècle, à la nuit tombante. Un vieux seigneur allemand (joué par Helmut Berger, qui fut Louis II de Bavière pour Visconti) y a élu domicile, et habite ce coin de verdure parsemé de chaises à porteurs cassées. C’est ici que des libertins, chassés de la Cour de France pour leur comportement trop extrême, débarquent avec leur suite. Dans le prologue du film, avant que le titre ne s’affiche, le jour tombe, et ces personnages devisent, au sein de ce paysage sauvage. Puis l’action commence : elle ne quittera pas le cadre de la forêt, et se déroulera seulement de nuit. Au nom de tous leurs désirs inassouvis, ces protagonistes vont vagabonder et se livrer à du sexe extrême.

De par son principe, Liberté se révèle immersif. On a l’impression d’être plongés également dans cette forêt toute noire, où se déroulent des scènes érotiques. Le film n’est composé quasiment que de séquences de ce type. Mais le montage, absolument pas agressif, se distingue aisément des pornos actuels. Surtout, le décor impose son étrangeté très marquante, avec ses multiples chaises à porteurs cassées, utilisées par les libertins pour leurs actes.

Des personnages qu’on suit

Les pratiques de ces personnages à l’écran font référence à un temps où de tels actes avaient cours. Le film, vraiment très explicite, livre au spectateur des images chocs en nombre : tous les hommes présents se masturbent, à la nuit tombée, dans ce coin de forêt, où les activités en cours sont aussi le jet d’urine sur le corps d’un homme allongé, la fessée, la suspension par les poignets à un arbre ou encore la lacération (même si celle-ci est dite et non montrée). Mais pour commencer, il est avéré que les seigneurs du XVIIIe menaient de semblables vies, sans limites, dans ces temps précis. Ensuite le film compte pas mal de thématiques sous-jacentes, au sein de son arrière-plan.

Mais au-delà de son climat très noir, de sa charge politique (ces libertins sans limites en exil entendent un jour être acceptés, puis s’imposer dans une cour royale, telle celle du roi allemand Frédéric II de Prusse), des scènes proches du théâtre contemporain (deux jeunes filles, par exemple, qui commentent en direct un dialogue qu’elles n’entendent pas), ce sont les gestes, bien sûr, mais aussi les personnages, qui paraissent mis au centre. C’est d’eux que jaillissent le mystère, et donc les interrogations. Les actes sexuels mis au centre des scènes ne sont donc pas là que pour eux-mêmes. Qu’il s’agisse du hardi Tesis (Marc Susini), qui jouit au final dans des proportions excessives et tragiques, ou de son allié plus éloquent (Baptiste Pinteaux), aux histoires sexuelles et morbides nombreuses, ces protagonistes se servent des actes et gestes qu’ils effectuent pour revendiquer leurs fantasmes et leur jouissance, et faire avancer l’action (ténue mais présente).

Film clivant, moins tout de suite évocateur que les magnifiques Honor de cavalleria ou Histoire de ma mort, Liberté est le film choc de Cannes 2019. Avant-gardiste, il apparaît vaste dans ses thèmes et cohérent et risqué dans sa forme. Avec ses quelques séquences qui donnent l’occasion aux acteurs de pousser des hurlements d’anthologie, et son décor qui produit un effet marquant, avec ces chaises à porteurs abandonnées au milieu d’une forêt, il reste grandement en tête. À la toute fin, une étrange musique, insaisissable, résonne, à fois inquiétante et aérienne. A l’image de la rêverie maléfique que constitue le film.

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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