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Cannes 2022, Compétition : Pacifiction, ou l’angoisse d’un roi des temps très modernes

Cannes 2022, Compétition : Pacifiction, ou l’angoisse d’un roi des temps très modernes

28 mai 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

Un voyage qui embrasse, sur deux-heures trente-neuf, les affres du pouvoir en toc d’un Haut-Commissaire français à Tahiti, son angoisse de voir un sous-marin nucléaire visiter les eaux de l’île, et en filigrane, le monde actuel et ses tensions. Un nouveau film-tentative pour Albert Serra, avec qualités techniques exceptionnelles, acteurs magnifiques, climat d’anxiété sourd.

L’existence de Monsieur De Roller est opulente, en apparence : Haut-Commissaire de la République en poste à Tahiti, pour la France, il passe ses journées avec toutes les personnalités de l’île et de ses alentours – ce qui l’amène parfois à fendre les vagues ou les airs – et ses nuits sont rythmées par ses visites dans des lieux de vie nocturne, surtout ceux où tout ce qui se passe n’est pas forcément légal. Tout le monde le connaît. En fait, il observe, et surtout, il parle, il promet, il tempère, il pousse la démagogie très loin. Une figure parfaite à disséquer pour Albert Serra, le grand réalisateur actuel qui traque les ombres et le crépuscule chez les gens de pouvoir, encore et encore, au fil de ses films.

C’est vrai qu’on sent qu’il fatigue, De Roller – à qui Benoît Magimel prête sa prestance assez merveilleuse, et son intériorité incandescente – d’autant plus qu’il n’est rien, en fait : le gouvernement français ne se gêne pas, n’attend pas ses avis ou ses retours pour faire croiser un sous-marin nucléaire au large de Tahiti, et faire sourdre la menace d’essais repris, après avoir été longtemps abandonnés…

Pacifiction apparaît ainsi comme un film qui avance, et fonctionne, de cette manière : alors que se déroule une longue plage calme et vénéneuse d’exercice du pouvoir, une pointe d’angoisse oppressante vient titiller la baudruche et taper assez fort. En plein vol et en pleine semi-frime, De Roller aperçoit par exemple par la vitre de l’avion qui le transporte la trace aquatique du dangereux sous-marin. Il en va de même pour cette phase qui le conduit à aller observer l’eau à l’horizon depuis une colline, au moyen de jumelles ultra perfectionnées, au crissement très doux par ailleurs. Phase qui le mène à un tête-à-tête avec l’engin de guerre.

Pourquoi d’ailleurs, au fond, l’angoisse prend-t-elle De Roller à cette découverte ? L’aime-t-il vraiment, cette île ? Aime-t-il même son pouvoir, ou en serait-il lassé ? Le problème est-il, par-dessus tout, qu’il sent qu’il n’a plus le contrôle, ou a-t-il vraiment au fond de lui une petite considération pour cette situation, pour son sérieux et la catastrophe qu’elle représente ? Le film laisse réfléchir.

On pourra noter que le thème de fond, dans ce scénario, est brûlant, bien plus qu’actuel : c’est à la géopolitique d’aujourd’hui qu’il fait référence, avec bonheur. Elle se trouve comme incarnée par un personnage : l’Amiral. L’adversaire de De Roller, qui bénéficie de la présence de celui qui l’interprète, Marc Susini. Lui dispose du coup d’avance, lui peut se mettre bien à l’aise dans sa fonction et suggérer qu’il « sait », par ses attitudes. Il répond quand on l’attaque – la douceur du timbre de celui qui le joue fait alors merveille – il s’impose, il boit jusqu’à l’ivresse et il danse : dans ces instants, Marc Susini habite alors l’écran avec un talent fou, faisant surgir une foule de couleurs de ses mots et de ses gestes alors que tout ce que l’on nous décrit est dramatique. Exercice par ailleurs ardu, d’endosser une attitude ivre : il s’en sort magnifiquement, trouvant l’énergie et la posture adéquates et s’amusant.

On reçoit donc au final cette balade faussement tranquille à Tahiti comme un film ample, avec une cohérence, et un rythme qui lui est propre, avançant à pas très, très feutrés vers le pire des temps très modernes. Si tout à coup, on a l’impression de perdre l’émotion, dans les images, on s’accroche alors à la bande originale de Marc Verdaguer, sublime, tissée avec de longues et lancinantes plages de musique planante sombre. Ou à l’interprétation de Pahoa Mahagafanau, splendide en vahiné du diable, d’Alexandre Melo, massif et mutique, ou de l’indispensable Lluis Serrat, qui transporte d’un coup d’oeil. Avec aussi, parmi les ombres qui rôdent sur cette île noire, celle du grand Sergi Lopez… 

Pacifiction sortira dans les salles de cinéma françaises distribué par Les Films du Losange.

Retrouvez tous les films du Festival dans notre dossier Cannes 2022

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Visuel : © Les Films du Losange

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected]ee.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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