Théâtre
« Léonce et Léna » au Théâtre Montansier de Versailles : une rêverie au plus près de Büchner

« Léonce et Léna » au Théâtre Montansier de Versailles : une rêverie au plus près de Büchner

12 mai 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

Mise en scène par Loïc Mobihan, artiste associé au Théâtre Montansier de Versailles, la pièce de Georg Büchner fait sonner ses multiples dimensions, abstraites comme physiques. A voir les 12 et 13 mai.

Dès la première scène de ce Léonce et Léna-ci, le cœur du texte de Georg Büchner sonne avec force, mais aussi malice : le prince Léonce demande « ce qu’on lui veut » puis se livre à quelques divagations sur quelques concepts. Métaphysique, philosophie, et autres sciences de l’âme et de l’esprit : tout cela passe à la moulinette de ses répliques pointues, toutes en questionnement sur le monde et ses multiples dimensions. Toute la pièce de Büchner paraît procéder en fait ainsi, et faire la critique de concepts avec malice. Son récit, qui montre un fils de roi et son équivalente féminine s’enfuir en même temps pour échapper au mariage qu’on veut leur imposer, n’est qu’un prétexte.

Dirigés de façon ultra concrète, les comédiens font passer tout ce sel. Le fait de mettre au départ toute la lumière sur eux, de ne cadrer qu’eux lorsque la pièce commence, au sein de l’espace tout de beau noir onirique que sculptent la scénographie de Clémence Bezat et les lumières d’Anne Terrasse, aide à se laisser hypnotiser par leurs mots et surtout à vraiment s’attacher à ce qu’ils incarnent.

Maxime Crescini, qui joue Léonce, invoque donc en ce début de représentation les mots de Büchner avec toutes leurs énigmes et leur caractère ouvert, dans une atmosphère bien plus alerte et rigolarde que solennelle. Mais plus tard, on le verra aussi s’approcher des abîmes de non-retour côtoyés par le prince, avec humanité. La mise en scène de Loïc Morbihan parvient au final à faire à la fois s’activer sur le plateau les idées, les concepts mis à l’épreuve contenus dans la pièce, mais aussi ses personnages, dans leur cocasserie et leur sensibilité. Direction d’acteurs extrêmement concrète et sobriété visuelle – pimentée à certains endroits avec la musique et la création sonore d’Arthur de Bary, discrètes et expressives – aboutissent, très harmonieusement, à ce résultat. On remercie au passage le spectacle de s’affranchir des images toutes faites : lorsque s’affiche, dans le fond, la magnifique toile peinte où les teintes font naître les motifs de Pascal Mobihan, on rêve. Sensée figurer l’Italie – le pays ? un rêve de voyage en Italie ? le concept d’Italie ? – elle trouve la parfaite mesure entre figuration et abstraction.

Les mêmes impressions se retrouvent chez Valerio, compère de Léonce : Sylvain Debry, qui l’incarne, éblouit notamment lors de sa première scène, au sein de laquelle il badine avec grâce et maestria dans le champ des idées. On l’aimera aussi lorsqu’il sauvera le prince d’un geste sans retour sensé le délivrer. Avec, pour encadrer ces personnages divaguant, la splendide présence droite du « Président » officiant au sein de la cour et tentant d’être précis dans ses affirmations. Tout en restant ouvert à l’imprévu… Un personnage servi par l’art de lancer les mots avec à la fois force et couleur de celui qui le prend en charge, Marc Susini.

Intelligemment conduite ici par le metteur en scène et la dramaturge Françoise Jay, la trame de la pièce débouche sur la conclusion que l’on attend. Mais cette dernière sonne ici avec beaucoup de poésie, surtout en ce qui concerne la scène du retour des deux jeunes gens, « transformés » dans tous les sens du terme. La sobriété du cadre où se sont déroulées les scènes précédentes, amenant vers le rêve, la direction d’acteurs et les performances de ces derniers débouchent sur une fin qui apparaît toute douce et naturelle.

Les soubresauts qui ont été traversés par la princesse Léna – Isis Ravel, intense lorsqu’elle s’approche des abîmes de questionnements et du lâcher-prise – par celle qui l’accompagne, la gouvernante – piquante Roxanne Roux, qui paraît habitée par des énergies à la fois concrètes et abstraites et s’inscrit parfaitement dans le paysage de la pièce – et par le Roi – Jean-Paul Muel, qui entraîne à sa suite dans ses magistrales circonvolutions vocales – accouchent d’une fin qui sonne superbement, à la fois « merveilleuse » et terrible. La séquence du retour y est rendue exceptionnelle par l’association entre les costumes lyriques de Marjolaine Mansot et les masques plus rugueux et si esthétiques de Célia Kretschmar, ainsi que par les coiffures et maquillages, très expressifs à ce moment-ci, dus à Cécile Larue. On salue aussi à cet endroit Maxime Thomas, qui a dirigé le travail sur le mouvement des comédiens : dans cette séquence du retour, en fin de pièce, les deux interprètes centraux effectuent un numéro corporel splendidement conduit. Une image à la fois délicieuse et angoissante, marquante, et ouvrant sur bien des songes.

Léonce et Léna de Georg Büchner, dans la traduction de Bernard Chartreux, Eberhard Spreng et Jean-Pierre Vincent, est à voir dans la mise en scène de Loïc Mobihan (Compagnie Dimanche 11h) les jeudi 12 et vendredi 13 mai à 20h30 au Théâtre Montansier, à Versailles. Informations et réservations : https://bit.ly/3suuX3E

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Visuel 1 : détail de l’affiche de Léonce et Léna © Pascal Mobihan

Visuel 2 : affiche de Léonce et Léna au Théâtre Montansier à Versailles

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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