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Cannes 2019, Un certain regard : « Jeanne », chef-d’oeuvre d’avant-garde et de réflexion signé Bruno Dumont

Cannes 2019, Un certain regard : « Jeanne », chef-d’oeuvre d’avant-garde et de réflexion signé Bruno Dumont

26 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Celui qui signa Ma Loute et la série P’tit Quinquin atteint au sommet avec ce film avant-gardiste sur Jeanne d’Arc combattante et accusée d’hérésie. Forme et fond se mêlent admirablement : la musique signée Christophe envoûte, le réflexion emporte.

En 2017, Bruno Dumont signait Jeannette, l’Enfance de Jeanne d’Arc. La toute jeune Lise Leplat Prudhomme y évoluait dans des paysages ruraux arides, recevant progressivement le message du Ciel, et entrant dans des transes chorégraphiées sur la musique frappante de l’artiste electro Igorrr. Un essai à la forme stimulante, mais à l’arrière-plan trop court pour emporter pleinement l’adhésion. Deux ans plus tard, heureusement, dans Jeanne, fond et forme sont tous deux au rendez-vous, pour un résultat magnifique.

Le film redémarre au sein des mêmes plaines que l’opus précédent. Lise Leplat Prudhomme, un peu grandie, incarne à nouveau Jeanne d’Arc, vêtue cette fois d’une armure. Attachée au message qu’elle a reçu – celui de chasser les anglais de France, dans un XVe siècle troublé – elle devise avec ses compagnons d’armes, tous acteurs non professionnels, comme le plus souvent chez Bruno Dumont. A travers leurs dialogues, on comprend que le siège d’Orléans et sa réussite sont déjà passés. C’est à présent le combat devant Paris qui se profile. Au lieu d’une bataille, le réalisateur va donner à voir la parade militaire des cavaliers, avant le départ : une belle scène, unique au sein du film.

Après l’échec de l’expédition parisienne, des dissensions dans les alliances se manifestent. Jeanne, elle, veut continuer jusqu’au bout. Mais ces pertes de soutiens amènent son armée à être moins nombreuse. Sa défaite se profile, et partant son procès…

Des temps anciens crédibles et très actuels

Objet avant-gardiste, en même temps que lyrique et directement engagé : tel apparaît ce Jeanne, qui s’affirme comme le plus beau film, certainement, de Bruno Dumont. Ici, les interprètes non-professionnels – toujours émouvants, sous la caméra du réalisateur – nous permettent de nous figurer un XVe siècle français sans doute imaginaire, mais crédible de par le décalage qu’apportent les dictions et les physiques, peu communs, des acteurs choisis. Emmené ailleurs, le spectateur a cependant aussi toujours le loisir de recevoir les figures qu’il voit à l’écran comme de vraies personnes, des individus peut-être d’aujourd’hui, magnifiquement regardés par l’oeil de la caméra.

On reste ainsi extrêmement marqués par les ecclésiastiques en charge de juger Jeanne, et de décider si elle est une hérétique : dès lors que ce procès – qui se tint à Rouen, dans l’Histoire – s’ouvre, le film adopte une forme plus dialoguée et scénarisée, au sein de laquelle ces interprètes assez extraordinaires ont tout le loisir, grâce à leurs performances pas communes et leurs personnalités, de nous entraîner dans les coulisses, peu reluisantes, d’un procès d’Eglise de l’époque d’alors. Un jugement ré-imaginé, mais extrêmement crédible, frappant, et intemporel à la fois.

Dès lors que cette forme dialoguée prend le dessus, le film commence à révéler peu à peu sa part engagée : face à Jeanne (magnifiquement campée de bout en bout par Lise Leplat Prudhomme, puissante et fragile), les hommes d’Eglise posent leurs questions. Mis face à ses actes et ses affirmations, certains se déclarent immédiatement partisans des Anglais et du roi Henry VI, auxquels ils estiment devoir obéissance. D’autres doutent, s’interrogent. Dans un cadre calme, lissé, splendide (une cathédrale), des réflexions extrêmement actuelles sur la croyance fusent.

Et une grande tension dramatique souterraine court. On la retrouve aussi dans les à-côtés des interrogatoires, alors que la corruption (par les mots calomniateurs) règne, et que la menace de livrer l’accusée au « questionneur » plane. L’effet atteint est extraordinaire : ces personnages qui s’activent à l’écran apparaissent à la fois comme de dangereux directeurs de pensée de ces temps anciens, capables de « terrifier » et de « menacer » toute personne pour la ramener à la croyance « juste », au nom de « leur foi », et comme porteurs de réflexions pour l’époque contemporaine. Le caractère décalé, non réaliste (en même temps que crédible) de leurs dictions et manières de se mouvoir, les emmènent vers l’abstrait. Il faut ici saluer tous les interprètes non professionnels du film : on peut citer Fabien Fenet, Laurent Brassart, Claude Saint-Paul, Franck Dubois… Le générique du film reste empli de personnalités extraordinaires. Et il n’y a pas jusqu’à Fabrice Luchini, qui interprète une seule scène, en tant que Roi de France Charles VII, qui ne se mette au diapason de ce ton si particulier. Le ton de Bruno Dumont, qui atteint ici à une pertinence et à une humanité incroyables.

Intelligent, mais aussi tragique et lyrique

Avant-gardiste et engagé, le film est également tout le contraire de sec et cérébral : il demeure très vivant – de par la personnalité extraordinaire des interprètes, des humanités complexes données à voir – mais aussi très lyrique et tragique. Sa musique, splendide, est signée par Christophe : des notes planantes viennent donc hanter les espaces traversés par Jeanne, et accompagner son chemin intérieur. Et lorsqu’elle essaye de se mettre en prière et de s’adresser au Ciel, la voix du chanteur hiératique résonne splendidement, et prête son timbre si spécial aux mots de Charles Péguy. Dans ce film marqué par la prise de risque et la réflexion, de purs instants incantatoires et méditatifs viennent donc s’insérer, et éclairer l’action. On précisera, aussi, que Christophe tient un rôle dans le film…

Jeanne la Pucelle et les batailles, Jeanne captive, La Passion de Jeanne d’Arc, Jeanne au bûcher : autant d’instant auxquels Bruno Dumont donne à la fois une coloration crédible, personnelle, originale, intelligente, actuelle, universelle, belle et lyrique. Jeanne est un film qui transporte. Sans doute l’oeuvre de son auteur où forme et fond dialoguent le plus, et où les humanités brillent le plus dans leur diabolique complexité.

Geoffrey Nabavian

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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