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Bruegel, le moulin et la croix vous fait entrer dans un tableau du maître

Bruegel, le moulin et la croix vous fait entrer dans un tableau du maître

16 décembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Présenté à la clôture du festival KinoPolska la semaine dernière à Paris (voir notre article), le film de Lech Majewski est un ovni impressionnant qui permet littéralement d’entrer dans la composition du tableau « Le Portement de la Croix » de Pieter Bruegel l’Ancien (1564). Réalisé main dans la main avec l’historien d’art belgo-américain Michael F. Gibson, « Bruegel, le moulin et la croix » associe analogique, technique de synthèse et 3D pour donner à voir et à sentir la vie en Flandres au 16e siècle. Une création magistrale et envoûtante, portée par les silhouettes et les visages de Rutger Hauer, Charlotte Rampling et Michael York. Sortie le 28 décembre 2011.

Réalisateur polonais vivant à New-York, Lech Majewski s’est fait connaître  en produisant et réalisant notamment le « Basquiat » de Julian Schnabel (1996). Dès 1986, le producteur d' »Amadeus » de Milos Formas collabore au film de Majewski « Le vol d’oie sauvage ». Parmi les autres films du réalisateur polonais qui sont également acclamés : « Le jardin des plaisirs » (Grand Prix du festival de Rome 2004) et « Le Sang d’un poète » (en compétition à Berlin en 2007). Également poète et metteur en scène d’opéra, Majewski développe depuis des années une œuvre exigeante et inclassable et a déjà eu sa rétrospective au MOMA en 2006 . Lorsqu’il découvre son film, « Angelus » (2000), le critique d’art Michael F. Gibson lui envoie son essai « Le moulin et la croix ».

Le film part donc du livre d’art que le réalisateur s’est ingénié à adapter fidèlement et grandiosement. Pendant 1h20, à grand renfort de technique, le film invite le spectateur à entrer dans le processus de création du tableau par le maître flamand. Dans un paysage champêtre, peuplé d’animaux et de nappé de lumière (et en 2D pour le respect de la toile), l’on suit donc Bruegel (magnifique Rutger Hauer) mettre en place son chef d’œuvre constitué de 500 figurants. L’on voit une douzaine d’entre eux évoluer en cette année 1564, marquée l’invasion espagnole imminente. Parmi ces personnages, la femme de Bruegel devenant Marie (Charlotte Rampling) et le collectionneur ami du peintre, Nicholas Jonghelinck (Michael York). Au fur et à mesure que le film avance, laconique dans ses dialogues et généreux dans ses images complexes, c’est petit à petit une image de la spiritualité flamande du 16 e siècle qui se dessine par son interprétation de la passion.

Le résultat oscille entre un documentaire de peinture de forme inédite et un long poème en couleurs. Ceux et celles qui s’attendent à une romance sur la vie du peintre et à de l’action devraient passer leur tour. Mais tous ceux et celles qui savent observer, regarder et se laver les yeux devant des objets chatoyants et nouveaux, devraient y trouver infiniment de plaisir.

« Bruegel, le moulin et la croix » de Lech Majewski , avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling, Michael York Pologne / Suède – 2010, 1h31, Sortie le 28 décembre 2011.

Photos : copyright Wide Management.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Bruegel, le moulin et la croix vous fait entrer dans un tableau du maître”

Commentaire(s)

  • Voici mon commentaire:

    Le tableau sur lequel s’appuie ce film, appelé Le Portement de Croix, a été exécuté en 1564 par Pierre Bruegel l’ancien au moment où l’Empire espagnol, sous prétexte de combattre les hérétiques, impose une austérité sanguinaire à une Flandre peuplée et prospère.

    En réalité, en 1557, l’Empire des Habsbourg et ses banquiers, les Fugger d’Augsbourg, sont en faillite et l’Espagne subit un défaut souverain. En dépit de tout l’or tiré d’Amérique du sud et de l’envoi du Duc d’Albe, elle le sera de nouveau en 1560, 1575 et 1596.

    Ambitieux, le film permet enfin à un public non initié d’apprécier Bruegel dans sa véritable dimension, celle d’un peintre engagé et politique fréquentant à Anvers la Scola Charitatis, un cercle d’humanistes érasmien autour de Nicolas Maes, de l’imprimeur tourangeau Christophe Plantin ou encore des grands cartographes Ortelius et Mercator.

    Acte de résistance, le tableau met en scène les Rhoode rox, des gendarmes mercenaires espagnols en tunique rouge, véritables SS au service de l’occupation espagnole. Et paradoxalement, c’est bien au nom de la défense de la « vraie religion » qu’ils conduisent le Christ vers le Golgotha pour sa mise à mort.

    En 1999, lors d’un entretien, le critique d’art et fin connaisseur de Bruegel Michael Francis Gibson, co-auteur du script du film avec le peintre symboliste, photographe et réalisateur américano-polonais Lech Majewski, m’avait confié que pour Bruegel, « le monde est vaste », car il englobe « tout ce qui existe de la petite enfance jusqu’à la vieillesse ; du jeu de l’enfant jusqu’aux plus abominables tortures. Il y a une juxtaposition des deux. C’est pour ça que je suis tellement frappé par ce groupe qui s’avance vers le Golgotha dans le tableau Le portement de croix. On y voit un grand garçon qui chipe le bonnet d’un petit enfant qui tente de le reprendre. Et juste à côté, on prépare la mise à mort des malheureux qui vont monter vers le Golgotha. »

    Le film, en faisant appel à cette même méthode de composition fondée sur la mise en valeur des oppositions, donne magnifiquement vie à une douzaine de personnages du tableau. Ajoutez à cela des effets spéciaux d’une grande qualité esthétique, et c’est la philosophie même du peintre qui nous est rendue accessible.

    Le problème du symbolisme

    Cependant, on est en droit de s’interroger sur certaines interprétations symbolistes du producteur qui finissent par empoisonner ce qui autrement aurait pu être un film encore plus grandiose. Reprenons l’interprétation de certains éléments du tableau.

    S’il est indéniable que le spectateur doit vraiment chercher la figure du Christ – pourtant au centre de l’œuvre, à la croisée des diagonales – ce qui frappe avant tout, et il s’agit là d’une des clés majeures pour la compréhension de l’œuvre, c’est la polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur.

    C’est surtout dans l’œuvre de Joachim Patinir (1480-1524), un peintre évoluant dans le cercle des amis d’Erasme à Anvers, qu’on retrouve d’énormes rochers dressés comme des menhirs et les attributs des colporteurs.

    Le professeur Eric De Bruyne a démontré de façon très convaincante que le colporteur, notamment celui qu’on admire sur les volets fermés du Char de foin de Jérôme Bosch, porte un concept hautement philosophique forgé par saint Augustin et remis à l’ordre du jour par les Frères de la vie commune : celui de l’âme humaine qui, pour se détacher des biens terrestres, par un effort de volonté personnel, s’efforce de pérégriner (se détacher) sans cesse. A contrario, l’attachement aux biens de ce monde était considéré, non sans raison, comme ce qui conduisait fatalement l’homme au péché et donc à sa perte.

    A cela s’ajoute le fait que Patinir, avec bien d’autres, fera fleurir ad infinitum la métaphore du rocher, métaphore de « la juste voie » sur laquelle chaque croyant, par choix personnel, doit s’engager. Ce choix, souvent difficile, il le représente par un sentier de montagne. Ainsi, chez bien des peintres, c’est par simple déclinaison iconographique que le rocher devient symbole de vertu.

    Or, le film suggère que le colporteur, détaché de sa relation avec le rocher-moulin, n’est qu’une simple référence au protestantisme. Ensuite, le narrateur affirme d’une façon assez sommaire que Bruegel a substitué l’image traditionnelle d’un Dieu au ciel par un être humain, en l’occurrence le meunier. Sur ce dernier point, rien n’est faux dans les faits. Reste alors à se mettre d’accord sur l’intention que Bruegel voulait exprimer par une telle métamorphose. A partir de la Renaissance, apprend-on à l’école, l’homme a pris la place de Dieu… Exit toute transcendance ? Ou s’agit-il d’une espèce de « grand architecte » en charge des vastes rotations cosmiques de l’univers que rien ne puisse arrêter, comme le suggère le film ?

    Pour notre part, en tenant compte de la « philosophie du Christ » qui animait les érasmiens de l’époque et de la polarité colporteur/meunier que nous venons d’aborder, il nous semble que Bruegel affirme ici qu’une société qui, comme le faisait l’Empire espagnol à l’époque, porte aux cieux le meunier (à l’époque l’archétype de l’usurier, aujourd’hui on dirait la City et Wall Street), porte en elle la mort qu’elle inflige ici à ses sujets et au Christ en personne ! Pire encore, aveuglé par le moulin, le spectateur lui aussi, perd de vue le Christ.

    Les proverbes flamands et néerlandais ne sont pas vraiment tendres pour le meunier. Vivant aux abords des villes et travaillant souvent de nuit, à part d’être accusés de pratiquer le droit de cuissage, les riches meuniers de l’époque sont estampillés de voleurs, escrocs, usuriers, fous, spéculateurs, affameurs du peuple, séducteurs et autres noms d’oiseaux.

    Deux proverbes soulignent cette réputation : « Cent boulangers, cent meuniers, cent tailleurs : trois cents voleurs » et « tous les meuniers ne sont pas des voleurs ». Une chanson anversoise de 1544 met, elle, l’accent sur la débauche du meunier : « Sans vent, il pouvait moudre avec son moulin, (…) et deux fois plus vite avec la fille. » Dans la Farce du meunier de Bredero (1618), un meunier qui se réjouit à l’idée d’une relation extraconjugale, est si ivre qu’il ne se rend même pas compte qu’il fait, par inadvertance, l’amour avec sa propre femme !

    Un article du Kroniek van de Kempen de 1982 estime que « du meunier, on attendait l’honnêteté absolue. Cependant, il portait souvent le nom d’escroc et voleur de blé. Il était notamment dans la position où il pouvait escroquer les paysans et le raisonnement était que l’occasion faisait le voleur. Dans les vieilles chansons, poèmes et farces, le meunier apparaît souvent comme un séducteur, un briseur de couples et un escroc. »

    Bruegel lui-même, dans la Gulla (la gloutonnerie), un dessin de la série des sept péchés capitaux, nous montre un moulin-homme (ci-contre). Les paysans lui apportent des sacs de blés qui sont engloutis par la bouche de cette créature, ici la porte du moulin. Ce moulin n’est que la métaphore d’une gloutonnerie et d’une cupidité toute financières. Il est par ailleurs surmonté d’un hibou, en Flandres et en Espagne symbole de l’esprit maléfique, car capable d’opérer dans l’obscurité de la nuit. Rappelons aussi que Don Quichotte part en guerre contre des moulins à vent qu’il confond avec des géants maléfiques.

    Pour conclure, constatons que le film se cherche une fin. Alors que, suite à la Crucifixion du Christ, la foudre aurait pu immoler ce moulin maudit, aucune justice divine ne vient nous conforter et, après avoir permis à une poignée d’individus d’avoir pris conscience de la réalité, la vie, comme le moulin… continue. Philosophiquement, cette fin est tragique, car qui peut croire que Bruegel, dont les proches organiseront quelques années plus tard la révolte des Pays-Bas, en 1572, se serait contenté d’être le simple témoin de son époque ? Saisir l’inévitable tragique et le délicieux comique de la vie quotidienne devient une mauvaise plaisanterie si elle conduit à l’impuissance et au renoncement.

    janvier 14, 2012 at 11 h 24 min

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