Cinema

[BERLINALE] « Systemsprenger » de Nora Fingscheidt, film d’une beauté explosive

[BERLINALE] « Systemsprenger » de Nora Fingscheidt, film d’une beauté explosive

09 février 2019 | PAR William Meignan

Avec son film Systemsprenger, Nora Fingscheidt nous offre notre premier coup de cœur de cette 69ème Berlinale. Porté par une jeune actrice à l’énergie explosive, ce long métrage réalisé avec brio nous emporte dans le quotidien d’une jeune fille instable et violente, effrayant tous ceux qu’elle approche. Le film interroge : comment rendre l’innocence à ceux que l’enfance a déshérité ? 

Dire que Benni (Helena Zengel) est un enfant « difficile » relèverait de l’euphémisme ; c’est une « systemsprenger » comme le disent officieusement les psychologues allemands. Hyperactive, colérique, violente, destructrice, d’elle-même et des autres, elle ne cesse de faire des aller-retours entre séjours psychiatriques sédatés et maisons d’hébergements pour mineurs. Plus personne n’est en mesure de la prendre en charge, ni sa mère (Lisa Hagmeister), ni ses successives familles d’accueil, ni les centres d’hébergements et elle est « malheureusement » trop jeune pour pouvoir être internée. Malgré la bienveillance de certains travailleurs sociaux, à l’image de Frau Bafané (Gabriela Maria Schmeide), aucune solution ne semble être à la hauteur de son cas. Un nouvel éducateur lui est assigné, Micha (Albrecht Schuch). Par sa force tranquille, il établit un rapport inédit avec l’enfant. Celui-ci suffira-t-il à la sauver d’elle-même ?

Contrairement aux films présentés jusqu’à présent, à l’instar de Grâce à Dieu ou encore The Kindness of Strangers, ce film ne tombe pas dans la moralisation excessive ; ni du comportements asocial de la jeune fille, ni de l’irresponsabilité de la mère ou de l’abandon du système d’aide social mis à mal. Sans rien perdre de la densité narrative, Nora Findgsheidt réussit le tour de force d’associer le spectateur aux mécanismes propres à chaque acteur du drame.

Plus encore, le film a l’intelligence d’offrir au spectateur l’espace pour développer sa propre perspective, en l’instaurant dès la première scène comme témoin, à la fois des drames intimes et des mécanismes sociaux. Ainsi, plus que tout autre film jusqu’ici présenté, Systemsprenger interroge chacun sur le thème du festival « Private and political ».

Pour construire un tel univers, la réalisatrice s’appuie sur une caméra observatrice, bienveillante et empathique qui épouse parfaitement le crescendo général composé d’infinis ascenseurs émotionnels et dramatiques. Fidèle à l’idée de rendre à l’image les multiples perspectives évoquées, la caméra capte le secret des visages, suit les courses frénétiques des personnages et expose leurs contradictions. La multiplicité des subjectivités conjuguées offre finalement une objectivité remarquable sur le sujet.

Si cette approche tire sans doute ses origines dans les expériences documentaires menées par la réalisatrice, le film ne se prive pas pour autant d’une esthétique singulière : la musique, les codes couleurs, les saturations rythmiques et photographiques heurtent tout d’abord mais traduisent finalement avec beaucoup de finesse et de beauté l’univers de cette petite fille malade et perdue.

Vous l’aurez compris, nous sommes ressortis bouleversés de cette projection. Si l’effet que nous fait ce film n’est pas sans nous rappeler le choc que fut 24 Weeks, malheureusement boudé par le jury de la 66ème Berlinale , nous ne pouvons qu’espérer voir Systemsprenger dûment récompensé et qu’ainsi le public français puisse découvrir ce chef d’œuvre prochainement en salles.

Samuel et William

 

© Peter Hartwig / kineo / Weydemann Bros. / Yunus Roy Imer

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