Cinema
Au 20e Arras Film Festival, de beaux regards humains sur une région comme sur le monde

Au 20e Arras Film Festival, de beaux regards humains sur une région comme sur le monde

13 novembre 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

L’Arras Film Festival célèbre cette année ses vingt ans. Outre sa Compétition Européenne (visible par tous), il offre dans ses sections parallèles et ses Cartes blanches une foule de regards sur le monde, plébiscités par un public plus que jamais au rendez-vous. Avec, côté avant-premières, quelques films qui évoquent sa région aussi…

L’Arras Film Festival célèbre actuellement, et jusqu’au 17 novembre, ses vingt ans. Ces dernières années, on a particulièrement goûté le mélange qu’il offre, édition après édition : festival à l’abord humain et convivial, au cours duquel bon nombre de séances se tiennent dans le cadre chaleureux du cinéma Mégarama (anciennement Cinemovida), il permet de découvrir des styles et des tons, et confronte à des cinéastes parfois peu connus, qui posent leurs regards sur les problématiques des pays d’Europe (et aussi de plus loin, parfois) et nous les transmettent. On rappelle que les projections proposées sont ouvertes à tous… Et l’on se réjouit qu’en cette année anniversaire, un tiers des billets aient été vendus dès le premier jour d’ouverture de la billeterie : 17 402 tickets ont ainsi trouvé preneurs en moins de vingt-quatre heures. A ce titre, on se souvient aussi que l’édition 2018 avait compté 47 417 spectateurs au total…

Les neuf films de la Compétition Européenne 2019 concourant pour l’Atlas d’or (avec un jury officiel présidé par Thierry Klifa) seront dévoilés, eux, du 14 au 17 novembre – lors de séances tout public, réservables sur le site du Festival – avec notamment dans leurs rangs les nouvelles réalisations du duo bulgare Kristina Grozeva et Petar Valchanov (remarqués à l’Arras Film Festival en 2014 avec The Lesson, puis en 2016 avec Glory, qui remporta l’Atlas d’or) ou de l’allemand Christian Alvart (Antibodies, ou Cut off, thriller vu en 2019 à l’Etrange Festival à Paris).

Belles avant-premières, parfois produites en région

Dans les débuts de cette édition anniversaire, c’est du côté de la section Avant-premières que l’on a trouvé de grands bonheurs. A commencer par un documentaire exceptionnel, aux qualités cinématographiques renversantes, produit dans la région Hauts-de-France : J’irai décrocher la Lune. Un film où plusieurs des protagonistes suivis vivent ou travaillent à Arras. Dans cette oeuvre à la photographie splendide, au montage intelligent et au rythme prenant, imprégnée par une magnifique humanité, le réalisateur Laurent Boileau entraîne à la suite d’adultes trisomiques, qui prennent leurs vies en main tous seuls, s’efforçant de se donner les moyens de vivre « comme les autres ».

Sans voix-off, sans commentaires superflus, ce véritable récit de vie parvient à donner toute la place nécessaire à ceux qu’il suit – en leur ménageant aussi quelques instants de confession face caméra – et à leur fonctionnement, ainsi qu’à leur nature, si précieuse et si riche d’enseignements. Ceux qui viennent les aider au quotidien ne sont pas oubliés… Une belle façon de rendre hommage à un Festival tourné vers la découverte des mondes étrangers, qui entend rester en perpétuelle évolution, sans jamais négliger le public. Avec des instants qui marquent, captés en des plans experts : Robin, jeune homme, qui explique sa passion pour les séries, ou hésite à signer à nouveau pour continuer de travailler dans sa structure, lors d’un échange très beau et humain avec son référent, ou encore l’une des autres protagonistes du film, qui progresse dans sa vie quotidienne, seule chez elle, mais hésite toujours à dormir dans son appartement la nuit, plutôt que chez ses parents… J’irai décrocher la Lune sortira dans les salles françaises le 18 mars 2020.

Les Avant-premières du Festival ont également compté en leur sein la projection, dans une salle absolument comble, de Je ne rêve que de vous, drame historique signé Laurent Heynemann et consacré à Jeanne Reichenbach, et à sa relation avec l’homme politique français Léon Blum, alors que celui-ci essaye de faire entendre sa voix en zone libre, puis se trouve arrêté, à l’époque de l’occupation de la France par les nazis. Un film tourné en partie dans la région d’Arras (et soutenu par Pictanovo – Images en Hauts-de-France) qui parvient à intelligemment opposer la douceur de son cadre, au départ (une campagne française nimbée de soleil), et la dureté des itinéraires qu’il décrit. Qui aboutiront finalement à la détention de Blum, et de sa femme venue le rejoindre, non loin du camp de Buchenwald en Allemagne…

Avec pour atouts un rythme prenant et des scènes bien écrites, ainsi que de belles performances d’acteurs – à commencer par Hippolyte Girardot, fiévreux dans la peau du protagoniste principal, suivi par une Elsa Zylberstein émouvante, et d’excellents Emilie Dequenne et Jérôme Deschamps, surtout présent à la fin mais puissant – ce film biographique s’impose comme un beau moment passionné. Il sortira dans les salles françaises le 15 janvier 2020, distribué par Rezo Films.

A noter, également, une autre Avant-première de prestige, celle de Cuban Network, nouvelle réalisation d’Olivier Assayas passée par la Mostra de Venise. Un thriller dramatique bien documenté, suivant des cubains partagés, tant sur le plan personnel, professionnel et idéologique, entre leur pays d’origine et les Etats-Unis, au coeur des années 90, en un temps où l’île s’acharne à tenir tête à ses ressortissants immigrés désireux de torpiller le pouvoir en place. Avec, côté figures principales, des rôles centraux tenus par Edgar Ramirez, Wagner Moura, Gael Garcia Bernal, ou encore Penélope Cruz. Une fresque intéressante pour qui connaît peu ce sujet politique, avec le style d’Olivier Assayas pour bien soutenir l’ensemble et accrocher l’attention sur ces rouages assez passionnants. Dans les salles le 29 janvier 2020.

Sections parallèles qui font toujours voyager

La Carte blanche offerte au Festival International du Film d’Amiens, avec à son programme Tu mourras à 20 ans, signé par le réalisateur soudanais Amjad Abu Alala a constitué, elle, un moment dépaysant et très maîtrisé. Situé à l’époque actuelle au coeur d’une petite ville à la population marquée par les croyances en les prédictions, le film s’attache à Mozamil (joué par le charismatique Mustafa Shehata), dont le décès, prévu par les prêtres de son village pour ses vingt ans, occupe la tête de tous ceux qui le croisent. Chronique d’une jeunesse guettée par une disparition programmée, autant que par les conflits entre traditions, modernité et ouverture, ce long-métrage marque surtout par sa capacité à rendre la menace de la mort extrêmement présent, au détour des dialogues, des gestes, des conclusions des scènes. Un film qui sortira dans les salles françaises le 12 février 2020, distribué par Pyramide Distribution, et qui constitue « la moitié de la production soudanaise 2019 à lui seul », selon les dires de la directrice artistique du Festival International du Film d’Amiens, Annouchka de Andrade.

Parmi les événements de sa vingtième édition, l’Arras Film Festival rend également hommage au travail de réalisatrice et d’actrice de Nicole Garcia (qui proposera sa Leçon de cinéma, animée par Michel Ciment, le 15 novembre), et propose deux rétrospectives thématiques, consacrées au cinéma d’angoisse et d’horreur des années 60, et à l’Italie sous Mussolini. Mais le détour reste à faire également du côté de sa section Visions de l’Est. On a pu y découvrir cette année Irina, film bulgare fin réalisé par Nadejda Koseva et magistralement interprété (notamment par les deux actrices Martina Apostolova et Irini Jambonas) qui évoque et croise nombre de thèmes sociaux en privilégiant personnages et récits. Et qui donne à suivre Irina, jeune femme désireuse d’aider sa famille à tout prix, qui devient mère porteuse pour un autre couple… Marqué par une belle maîtrise, le film témoigne de suffisamment d’ouverture et d’humanité pour passionner.

Et des sorties salles à venir sont également à ne pas manquer, au sein des sections parallèles Découvertes européennes et Cinémas du monde. Avec notamment, dans la première, la présence du formidable Benni, long-métrage allemand intense et dur consacré à une enfant de dix ans à la violence non-canalisable, jouée par la magnifique Helene Zengel (un film qui sortira le 4 mars 2020, distribué par Ad Vitam), et du côté des Cinémas du monde, outre un focus sur la Tunisie, la découverte du beau Made in Bangladesh, consacré à la lutte de femmes ouvrières pour leurs droits dans ledit pays (avec à leur tête un personnage joué par la fantastique Rikita Shimu). Un film qui peut compter sur la réalisation fluide et sobre de Rubaiyat Hossain, à voir en salles le 4 décembre 2019, distribué par Pyramide Distribution.

La vingtième édition de l’Arras Film Festival se poursuit jusqu’au dimanche 17 novembre.

Visuels :

détail de l’affiche de l’Arras Film Festival 2019

affiche de J’irai décrocher la Lune

équipe de J’irai décrocher la Lune sur scène dans la salle du Casino © Geoffrey Nabavian

affiche de Je ne rêve que de vous © Rezo Films

photo de Tu mourras à 20 ans © Pyramide Distribution

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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