Cinema

« Je ne rêve que de vous », drame historique au récit prenant

« Je ne rêve que de vous », drame historique au récit prenant

20 janvier 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Signé par Laurent Heynemann, Je ne rêve que de vous s’attache à décrire la trajectoire de Jeanne Reichenbach, qui aima et admira Léon Blum et le suivit tout au long de sa captivité, pendant l’Occupation. Avec une forme intelligente et pas trop chargée, qui donne toute la place au récit et aux acteurs.

En 1940, alors que l’armée allemande envahit la France, Jeanne Reichenbach choisit de rejoindre l’homme dont elle est passionnément amoureuse, Léon Blum, là où il s’est retiré, en zone libre, avec ceux qui le suivent. D’abord désireux de faire entendre encore sa voix, face au pouvoir qu’impose le maréchal Pétain, le célèbre homme politique, très actif à l’époque du Front Populaire, sera bientôt arrêté. Commencera dès lors une longue période de détention marquée par de nombreux transferts, dont l’ouverture de Je ne rêve que de vous laisse d’emblée voir le point d’orgue : Blum finira prisonnier non loin du camp de Buchenwald. Les premières images du film donnent à voir Jeanne, devenue sa femme, qui vient volontairement se joindre à lui dans sa geôle.

Dans Je ne rêve que de vous – projeté, entre autres, en avant-première à l’Arras Film Festival 2019 – le récit relaté accroche, grâce à la manière dont il est raconté, et amène à s’attacher à ses personnages, qu’on suit dans leur détresse. On voit Jeanne Reichenbach et les proches de Blum, ainsi que ceux de ses camarades arrêtés, suivre les hommes qu’ils aiment, emmenés aux quatre coins de la France. Et en prenant appui sur cet aspect, le scénario du film – inspiré de l’ouvrage de Dominique Missika – parvient à faire s’élever un souffle romanesque, en peignant les kilomètres fait par le personnage principal, et ceux qui l’accompagnent, pour rester proche de celui qu’elle admire, détenu en des endroits très distants les uns des autres. Dès le moment de l’arrestation, les éloignements successifs, et les tentatives pour les éviter, se mettent à rythmer la vie de Jeanne. Ils impriment également un rythme au film, et lui donnent sa tension souterraine.

Le film a également l’intelligence de ne pas trop souligner ses ambiances : ainsi ces éreintants voyages se font-ils dans une France baignée de soleil. Un climat qui contraste avec la dureté et le tragique de l’époque décrite, et la donne d’autant mieux à ressentir… Peu à peu, au fil de l’avancée du récit vers la frontière germanique, puis en Allemagne même, le ciel prend une teinte grise, mais toujours calme, en apparence, faisant sourdre sans l’appuyer la menace de la mort. Au sein du film, celle-ci viendra d’abord frapper Georges Mandel, incarné par un impressionnant Jérôme Deschamps, impérial et toujours droit malgré l’ombre de sa fin proche. Puis Blum et Jeanne découvriront, à l’arrivée de leurs sauveteurs, l’atroce réalité du camp de Buchenwald, en en voyant sortir ses prisonniers, au loin dans un halo de brume, au moment de sa libération.

Au coeur de cette forme bien pensée, bien qu’imparfaite en certains endroits, les acteurs ont de l’espace pour livrer de belles interprétations. A la façon d’Hippolyte Girardot, qui campe un Blum fort en personnalité, jamais découragé et souvent jovial, qui ne se montre pas affaibli malgré ce qu’il subit, malgré la défaite qu’on veut faussement lui attribuer et l’antisémitisme qui s’exprime en cette époque. Emilie Dequenne frappe, dans le rôle de Renée sa belle-fille, peu encline à accueillir Jeanne Reichenbach à ses côtés au départ, et devenant bientôt sa compagne de route, voyageant elle aussi sans relâche à la suite de son beau-père : très terrienne et charismatique, elle laisse sourdre sa sensibilité dans les scènes de dialogue, et fascine vite par son caractère solide et obstiné. Face à elle, Elsa Zylberstein affirme sa présence, qui se met au diapason du caractère de son personnage. D’abord souterrainement inquiète, au tout début, au moment de quitter son fils jeune adulte. Puis prête à tout, vers la fin, au moment de retrouver celui qu’elle aime, prisonnier non loin du camp de Buchenwald. L’humanité et la forme sobre de Je ne rêve que de vous lui permettent au final de s’affirmer comme un film historique prenant, habité par le romanesque et la tristesse.

Visuels : © Mazel Productions

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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