Opéra

Pitié pour le cœur-gouffre des hommes : Pelléas et Mélisande de Debussy à l’Opéra de Dijon

Pitié pour le cœur-gouffre des hommes : Pelléas et Mélisande de Debussy à l’Opéra de Dijon

13 novembre 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Le 10 novembre 2019, l’Opéra de Dijon a recréé, en mise en scène clairvoyante d’Éric Ruf (reprise par Julien Fišera), l’opéra Pelléas et Mélisande de Debussy : une « écoute » (selon l’expression du directeur musical Nicolas Krüger) de l’incompréhension, l’impuissance et l’oubli que fuient les quatre générations masculines de cette maison crépusculaire d’Allemonde en s’enchevêtrant dans les cheveux et la chair de Mélisande, le rayon de la renaissance et la goutte d’eau enivrante de la vie.

Le livret de Maeterlinck est une évocation de l’homme perdu et périssant, aussi vulnérable que dangereux : tel un noyant qui s’accroche à sa sauveteuse jusqu’au point de l’entraîner avec lui dans le gouffre. Le petit Yniold a perdu sa mère, Golaud s’est perdu dans la forêt impénétrable, le roi Arkel est sur le point de perdre sa vue, et Pelléas compte les jours qui restent à son ami Marcellus : le spectre de la mort est toujours à leurs côtés, et ils se dessèchent de soif de vie. Or, comme dans La Complainte du vieux marin de Coleridge, il y a, autours d’eux, « de l’eau, de l’eau partout, mais pas une goutte à boire ! » La seule « goutte » d’eau vivante dans ce royaume est Mélisande, mais comment pourraient-ils songer qu’elle puisse remplir ce puits dans les souterrains de leur château – de leur psyché « stagnante » – du fond duquel « monte l’odeur de la mort » ?

Le gouffre aqueux est sur le devant de la mise-en-scène d’Éric Ruf : « L’eau est l’élément central autour duquel tout s’organise et finit par se rejoindre comme un point de fixation et d’obnubilation liquide. Seule surface lisse et réverbérante, miroir inverse du monde, appel incessant à la chute, à la noyade comme celle d’un puits ». Ainsi sont les profondeurs obscurs du cœur-gouffre humain perpétuellement en vue dans cette représentation : les personnages s’agenouillent à son bord, ils se penchent au-dessus pour mieux le sonder, ils y plongent les mains, ils y jettent des objets précieux, ils troublent sa surface en la traversant. Mais le plus intime glisse inévitablement entre leur doigts et reste hors toute atteinte.

Le directeur musical, Nicolas Krüger, vise à exprimer ce sentiment en « laiss[ant] apparaître le mouvement permanent et ductile qui anime cette œuvre de l’intérieur, et de ne jamais figer ce mouvement dans une carrure pré-établie ». Sous sa direction, l’Orchestre Dijon Bourgogne réussi à se faire paradoxalement discret et diaphane afin de laisser entendre les marées basses et les marées hautes d’un cœur battant, battant souvent silencieusement : « Dans ma direction musicale », dit-il, « j’essaie de donner aux silences toute leur mesure, toute leur densité. […] cette œuvre demande ces silences, ces attentes, ces suspends […] ». Le naturel extraordinaire de cet orchestre est celui de la respiration, du souffle qui laisse des traces les plus délicates de condensation sur un verre glacé.

L’on n’entend que rarement le sorte de « translucidité » qu’achèvent ici également les chanteurs : leur maîtrise vocale consiste à s’entremêler avec les fusions ondoyantes de la musique et la lumière, ils n’en ressortent comme des « figures » quelconques sur un « fond », mais s’y blottissent, s’y retirent. Les voix individuelles paraissent ici d’une moindre importance que l’ambiance irisée sonore et sentimentale qui les imprègne. Néanmoins, tout finement tracée, par Siobhan Stagg, est le contour de la mélancolie tressaillante de Mélisande en « Mes longues cheveux descendent… » ; irrésistible le ravissement époustouflé de Pelléas sous la cascade de ses cheveux, articulé par Guillaume Andrieux. La coexistence paradoxale des extrêmes de douceur et de la violence en Golaud est exprimée avec une grande sensibilité, courage et sagesse par Laurent Alvaro, pendant que le vieux roi Arkel de Vincent le Texier chancelle entre démenti lubrique et champion désintéressé de façon qui fait tangiblement froid dans le dos. Enfin, Sara Gouzy touche au vif en Yniold à l’aube du savoir, si innocent et si prescient en son alarme encore indéterminée, le petit mouton même qui a « peur du noir » dont il chante.

Sonder les profondeurs du cœur humain et éclairer son obscurité par la pitié : une tâche ingrate ? Une question à méditer à volonté au milieu dédié créé par cette représentation sophistiqué et sensible de Pelléas et Mélisande de Debussy.

Visuels © Gilles Abegg

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Yuliya Tsutserova

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