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Rencontre avec Rama Burshtein, la réalisatrice de « Le Coeur a ses raison »

Rencontre avec Rama Burshtein, la réalisatrice de « Le Coeur a ses raison »

11 avril 2013 | PAR Yaël Hirsch

Premier film, « Le cœur a ses raison » de Rama Burshtein a représenté Israël aux Oscars. Sa jeune actrice principale, Hadas Yaron a été décroché la coupe volpi de la meilleure actrice à La Mostra de Venise. Drame sentimental confiné au cœur d’une famille juive orthoxe de Tel-Aviv, ce film du mariage met en scène une jeune-fille de 18 ans confronté au choix difficile d’épouser le mari de sa sœur morte en couches. A la fois pleine de vie et de sagesse, réalisatrice de cinéma et juive orthodoxe, Rama Burshtein va directement au principal : la passion. Rencontre avec une romantique authentique.

rama burshtein

Malgré le système très normé des présentations et du mariage que vous montrez dans la communauté de cotre film, « Le cœur a ses raisons » déploie une immense sensualité. Comment parvenez-vous à suggérer cette tension sans jamais dépasser la frontière du strict respect des coutumes ?
Je crois que c’est une des plus grands secrets du judaïsme qui dit que la passion est seulement dirigée vers quelque chose qu’on n’a pas. Le problème avec la passion, c’est que quand on obtient l’objet de cette passion, elle meurt. Le judaïsme nous encourage à être passionnés mais nous enjoint à ne pas saisir la passion, à ne pas la tuer. On décide alors que la passion en elle-même est plus importante que le fait de l’ « avoir ». Dans le film, tout est passion. Même la scène finale où le couple se retrouve seul dans une chambre reste dans la passion. A la minute où l’on passe de la passion à autre chose, le film se termine. Mais ceci n’est pas uniquement juif : que l’accomplissement physique de la passion mène à la fin de la tension, vous le retrouverez partout, dans tous les films.

Il y a peu de mots dans le film et c’est souvent le visage de Hadas Yaron qui exprime où la jeune fille en est de son cheminement face à ce choix difficile. Et elle est exceptionnelle d’expressivité. Comment avez-vous travaillé avec votre actrice pour qu’on puisse ainsi ressentir chacune des émotions de son personnage ?
Ce n’est pas quelque chose qu’on peut imposer en dirigeant un acteur. Je recherchais cette expressivité en faisant le casting. Quand j’ai rencontré Hadas, j’ai tout de suite su que c’était elle, c’était une évidence, son visage exprimait chacune de ses pensées. Je n’y suis donc pour rien si elle nous permet de lire le personnage de Shira comme un livre d’émotions. Sur le tournage, la seule chose que j’avais à faire était de l’aider à ressentir, de l’accompagner dans ce voyages d’émotions, mais ce n’est vraiment pas quelque chose que l’on peut diriger.

L’émoi de l’amour adolescent est représenté avec une justesse formidable. Comment avez-vous trouvé ou retrouvé ces émotions de jeune-fille ?
D’abord j’ai quarante-six ans mais quand je regarde le miroir j’ai toujours l’impression d’en avoir seize. Chez tout le monde, je crois qu’il y a une part d’enfance qui ne grandit pas et que c’est le lieu où résident tous vos désirs et toute l’énergie pour les réaliser. Donc, je me sens jeune. Et je me rappelle très bien ce moment où vous avez treize ans et vous voyez de loin un garçon sur une bicyclette. Vous ne le connaissez pas, vous l’apercevez juste et vous l’aimez. Vous ne souhaitez rien de plus que le voir tous les jours et n’en savez pas beaucoup plus que vous l’aimez. Il y a quelque chose de très pur dans ces sentiments. Alors imaginer que ce premier grand bouleversement amoureux soit l’homme que vous épousez. Que vous fassiez tout le chemin. Quand je suis devenue religieuse cette possibilité de rester dans cet état naïf d’amour pur m’a vraiment fascinée. Une partie de moi sait que ca aurait été très fort si ca m’était arrivée ; et je vois certaines femmes autour de moi passer à côté de ce sentiment intact. Et Hadara Yaron comprenait parfaitement ce sentiment d’amour entier et pur. Elle et moi sommes faites du même bois.

Toutes ces intrigues de mariage ont un caractère intemporel. Elles font évidemment penser à Janes Austen. Aviez-vous ses romans en tête en tournant « Le cœur a ses raison » ?
Ma mère est américaine et j’ai lu tout Jane Austen, il y a longtemps. Je n’ai pas pensé à ses romans en faisant le film mais quand « Le cœur a ses raison » a commencé à sortir, pas mal de gens ont fait la connexion. Ça n’était pas vraiment ma source d’inspiration mais j’ai toujours aimé comment elle met en scène de nombreux conflits dans la même pièce.

Dans la loi juive, si un homme perd son frère, il est recommandé qu’il épouse sa belle-sœur. Est-ce pareil pour les femmes ? La mort de la sœur de Shira implique-t-elle une sorte de devoir d’épouser le mari de la défunte ?
Non ce n’est pas un devoir. Un homme peut épouser la femme de son frère si celui-ci meurt et qu’ils n’ont pas d’enfants mais ce n’est ni un commandement, ni une bonne action, et aujourd’hui cela ne se pratique plus. Donc le chois de Shira n’a rien à voir avec la loi juive.

C’est donc une question d’amour. Familial ou romantique ?
D’après vous ? Qu’en avez-vous pensé ? Parce que chaque spectateur a un ressenti différent, une interprétation différente. A aucun moment aucun membre de la famille ne force la main ou ne met de pression sur Shira.

Mais on a tout de même l’impression que c’est une décision lourde à prendre et que la situation est douloureuse pour la jeune-fille ?
Épouserun type sexy, fort, sensible et amoureux d’elle ? Pourquoi serait-ce si difficile ?

Peut-être qu’être à la hauteur de sa sœur défunte est difficile ?
C’est probablement le vrai problème : elle n’a pas l’impression d’être à la hauteur. Pas du tout que lui n’est pas assez bien. Et ce n’est pas u hasard si j’ai choisi pour jouer le rôle d’Esther une des plus belle actrices israéliennes. C’est la vraie bataille qu’elle mène, cela n’a rien à voir avec la pression ou le devoir, mais c’est le long combat de se permettre de lui faire confiance et de l’aimer. En tout cas c’est ma vision du film.

Pourquoi choisir la fête de Pourim, qui commémore le sauvetage du peuple juif par la reine Esther, pour débuter le film ?
A Pourim vous devez à la fois être ivre et donner de l’argent à qui le demande. C’est assez compliqué, quand on est ivre on n’a envie de ne penser qu’à soi, et la dernière chose à laquelle on a envie de penser c’est l’argent. Mais ça c’est le judaïsme : tu sera ivre jusqu’à ne plus discerner ce qui est bien de ce qui est mal et pourtant tu va tout de même donner de l’argent à ceux qui le demande, il te faudra tout de même penser aux autres. Les deux choses se mélangent et c’est le même mélange dans film, où quelqu’un doit mourir pour que deux êtres se rassemblent. Il y a la fois un deuil terrible et la découverte de l’amour. Je crois que c’est la vie, tout est mélangé et le judaïsme donne les outils pour se repérer dans ces mélanges. Avant de devenir religieuse, je n’avais pas les outils pour gérer ces deux faces de la vie : le bien et le mal.

Dans les dernières années, il semble qu’il y ait de plus en plus de films sur le monde religieux qui le donnent à voir de l’intérieur. C’est le cas par exemple de « My father my lord » de David Vollach ou dernièrement « Les voisins de Dieu » de Meni Yaesh. Est-ce parce que de plus en plus d’orthodoxes se mettent au cinéma ? Cela permet-il de venir à bout de certains clichés ?
Je vois tous les films faits sur le monde orthodoxe en Israël et en dehors d’Israël. Il ne s’agit pas d’être religieux, il s’agit d’être honnête avec vous-même. Sur les « voisins de dieu », ce qui est beau c’est qu’on sait que le réalisateur vit dans ce quartier, c’est son authenticité. Tant que tu es honnête et dis ce que tu veux dire, c’est bien. Et ces derniers films faits de l’intérieur du monde religieux sonnent juste parce qu’ils sont authentiques. Auparavant les films sur le monde religieux, comme le fameux Kaddosh d’Amos Gitaï, étaient souvent faits de l’extérieur, souvent sans réelle recherche. Des réalisateurs laïcs choisissaient une communauté exotique pour y projeter toutes sortes de choses. Le réalisateur des « Voisins de Dieu » n’est pas religieux mais vit aux cotés des jeune orthodoxes qu’il décrit. Et le réalisateur de « My father, my lord » était orthodoxe et ne l’est plus. Et ce sont de bonne voix des voix justes, pas parce qu’ils montrent différemment le monde religieux, mais parce qu’ils sont vrais : ils montrent ce qu’ils connaissent et ce qui les touche vraiment.

Vous dites être allée demander le feu vert de votre rabbin avant de commencer le film. Auriez-vous renoncé au tournage sans cet aval ?
Je n’ai pas eu besoin d’autorisation de mon rabbin mais de sa bénédiction. Je ne me serais pas lancée dans un grand voyage comme ce film, qui est particulièrement long et difficile pour une femme religieuse, sans bénédiction. Mais je pense que j’ai eu la chance des débutants : je n’ai pas eu à payer un grand prix pour faire ce film : mon mari était à mes côtés, mes enfants sont déjà grands (il est sur que je n’aurais pas pu le faire il y a di ans) et je ne suis pas sure que je ferais jamais un autre film, ce qui m’irait aussi parfaitement. Mais comme je commence un peu à y travailler, à nouveau, avant de me lancer j’irai demander sa bénédiction à mon rabbin et m’assiérait avec mon mari pour qu’on réfléchisse ensemble pour ce demander si on peut vraiment en faire un autre. Je travaille mais je ne sais pas ce qui va arriver, et je suis parfaitement ouverte à l’idée que c’est le seul film que je n’aurais jamais réalisé.

« Le coeur a ses raison » de Rama Burshtein,avec Hadas Yaron, Yiftach Klein, Irit Sheleg, Israël, 2012, 1h30, ARP Distribution. Sortie le 1ier mai 2013.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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