Théâtre
Les Revenants sombrement mis en scène par Thomas Ostermeier

Les Revenants sombrement mis en scène par Thomas Ostermeier

11 avril 2013 | PAR Christophe Candoni

Pour sa première création en langue française, le patron de la Schaubühne de Berlin revient à son auteur fétiche Henrik Ibsen avec une adaptation des Revenants traduite par Olivier Cadiot, à l’affiche des Amandiers à Nanterre après Vidy-Lausanne. Une impression de non vie envahit la pièce et son huis clos familial sombrement mis en scène par Thomas Ostermeier qui fait s’effriter jusqu’à l’implosion l’irréprochabilité d’une bourgeoisie patriarcale et apathique compromise par le déterminisme héréditaire.

Une large pièce plongée dans le noir contenant le mobilier d’un salon austère planté sur un plateau tournant. Le décor infernal transpire le mystère, l’angoisse, la froideur, l’accablant désenchantement d’une vie qui s’est fondée sur les non-dits et les mensonges.

Quand Ostermeier orchestre de longs moments de silences et d’inaction, que la scène tourne à vide ou dévoile un repas où les convives mutiques déjeunent le nez dans leur soupe, que de belles et inspirantes projections vidéos font surgir de gros oiseaux noirs dans un paysage marin ou rural sous un lourd ciel nocturne, toute la monotonie mortifère de la vie bourgeoise est là. C’est tout l’art d’Ostermeier que de laisser le temps faire lentement emprise sur nous dans une première partie languissante qui ménage au mieux l’impact du sursaut, ce moment cataclysmique mais inévitable des révélations dévastatrices qui fait l’effet saisissant d’une bombe à retardement.

La rassurante irréprochabilité d’une vie passée à cacher aux yeux du monde les frasques d’un mari volage aujourd’hui défunt pour mieux se conformer aux conventions sociales et à l’autorité morale de l’Eglise défendue par le rigoriste pasteur gêné aux entournures lorsque les vérités éclatent, se trouve mise à mal dans cette pièce qui, traversée par une amoralité sulfureuse, fit scandale en 1881 avant même sa création. En abordant les thèmes du sexe adultérin, de l’inceste, de l’euthanasie, elle permet à Ostermeier, qui sait comme personne faire entendre toute la modernité d’Ibsen par de radicales actualisations, de pointer justement là où ça fait mal et faire ressortir le refoulement, la tristesse comme la monstruosité, de personnages minutieusement détaillés.

Le jeu parfois trop chantant et fabriqué des acteurs français demeure inconstant et souffre de la comparaison avec les acteurs de la troupe allemande d’Ostermeier qui restent eux toujours sur l’instant, sur le fil d’une tension dramatique tenue, infaillible, alors qu’elle est ici parfois relâchée. Mais Valérie Dréville et Eric Caravaca offrent de très beaux accents de vérité. Elle campe remarquablement Frau Alving, une femme fanée, étriquée et pourtant d’une force incomparable, troublante, presqu’effrayante car envahie par la terreur d’un passé qui refait surface et d’un amour totale et dérangeant pour son fils, Eric Caravaca, fragile et sincère dans le rôle d’Osvald, la « brebis égarée », parti plus jeune de la maison pour répondre à l’appel de sa vocation artistique puis de retour après sa découverte du monde et de la liberté. Il finit par tout saccager brutalement lors d’une très belle scène d’une impulsion rageuse dans laquelle il gaze le décor avec un gros extincteur avant un final trouble et douloureux chargé en émotion.

© Mario Del Curto

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