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« La Cravate » d’Étienne Chailloux et Mathias Théry : un documentaire puissant sur un jeune militant RN

« La Cravate » d’Étienne Chailloux et Mathias Théry : un documentaire puissant sur un jeune militant RN

05 février 2020 | PAR Yaël Hirsch

Après avoir fait expliquer le mariage et la manif pour tous par la maman sociologue de l’un d’entre eux à un ours en peluche (La sociologue et l’ourson, 2013 )Étienne Chailloux et Mathias Théry s’attaquent à un nouveau sujet politique et sensible : l’engagement d’un jeune homme à l’extrême droite. Un documentaire qui malaxe sa forme avec ingéniosité pour décortiquer au mieux un fond dérangeant et complexe.

Bastien a 20 ans et est militant. Il s’est engagé pour Marine Le Pen dans la campagne de 2017. A ce jeune âge, il a déjà une trajectoire difficile, hachée, avec un événement qui fait rupture, un placement en foyer. Militer fait partie de sa reconstruction et on le saisit au moment où il a un travail, rêve de se marier avant 25 ans et de construire une vie bien ordonnée. Charmant, poli, nationaliste mais a priori toujours modéré dans ses propos, il tracte sur les marchés et sa maîtrise du web, ainsi que son compagnonnage avec un des cadres locaux du parti, lui permettent de faire des allers-retours entre le Nord où il est posté et le QG central à Paris.

Le film commence sur un plan du jeune-homme assis, presque « au coin du feu ». Il est calme, il lit un livre. Un grand livre où les réalisateurs ont compilé la narration de sa vie. Les images documentaires viennent ensuite émailler l’histoire très factuelle qui est contée et que le jeune-homme peut à tout moment commenter, reprendre, préciser. Ce procédé de mise à distance permet d’éviter l’écueil classique d’un documentaire sur une figure charismatique de l’extrême droite, écueil auquel d’excellents cinéastes comme Jean-Stéphane Bron dans L’expérience Blocher (2014, lire notre critique) ou même, côté « fiction », Chez nous de Lucas Belvaux (2017, lire notre critique) se sont heurtés. Par leur détournement de la narration, les réalisateurs parviennent à la fois à nous donner accès de l’intérieur à l’attrait du Rassemblement National, tout en maintenant à chaque instant une distance critique.

Bon ! La reprise vers la gauche et la France insoumise par François Ruffin du film (voir la vidéo élogieuse, publiée par le distributeur, Nour Film) met encore une fois en question la capacité d’un documentaire sur l’engagement à l’extrême de sortir de la récupération politique… Mais l’oeuvre, elle, propose une expérience qui permet pleinement au libre arbitre de chacun de s’exprimer. Avec une image maîtrisée, qui nous plonge complètement dans le quotidien de son sujet, La Cravate réussit à nous laisser beaucoup d’espace pour réfléchir à ses actes, à leur sens, à leurs conséquences. Primée au Festival du film politique de Carcassonne, cette Cravate est importante.

La Cravate, d’Étienne Chailloux et Mathias Théry, Nour films, 97 min, Sortie le 05/02.

visuel : affiche du film

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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