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Mauvaises Filles : « J’ai travaillé sur l’intimité et la profondeur de la parole », Emérance Dubas

Mauvaises Filles : « J’ai travaillé sur l’intimité et la profondeur de la parole », Emérance Dubas

23 novembre 2022 | PAR Rachel Rudloff

Mauvaises Filles nous livre le récit intime et puissant de quatre femmes avec un point commun : chacune a été placée dans une des maisons de correction du Bon Pasteur, ouvertes jusqu’à la fin des années 1970. Il sort en salles ce mercredi 23 novembre, et à cette occasion, nous avons rencontré la réalisatrice, Émérance Dubas. 

Est-ce que vous pouvez nous parler de la genèse du projet ?

Le projet est né de ma rencontre avec l’historienne Véronique Blanchard alors qu’elle rédigeait sa thèse sur l’histoire des « Magdalen Sisters » françaises. Elle m’a parlé de son travail en cours et j’ai tout de suite su qu’il y avait un projet de film. J’avais vu le film The Magdalen Sisters (Peter Mullan, 2003) qui avait fait beaucoup de bruit à l’international et qui raconte justement l’histoire de filles dans l’Irlande catholique des années 1960. J’ai tout de suite trouvé le lien mais j’ignorais qu’en France il s’était passé la même chose. Ça m’intéressait vraiment de travailler sur cette histoire des femmes, sur le déni d’une société et sur la question du genre. 

Quel dispositif avez- vous mis en place pour libérer la parole sur un sujet aussi intime ? 

Ça a été très lent, le cinéma documentaire a besoin de temps. Pour certaines femmes, j’ai mis deux ans avant de sortir une caméra. On s’est apprivoisées, on s’est fait confiance les unes les autres et on s’est écoutées. Au moment des repérages j’étais seule et au moment du tournage nous étions seulement des femmes. Certaines protagonistes l’ont souligné en me disant « s’il y avait eu un homme on n’aurait pas parlé de la même manière. » J’ai aussi attendu assez longtemps parce que je voulais de bonnes conditions de tournage, du bon matériel, une bonne équipe. Je voulais que les femmes soient très belles à l’image, avec une très bonne prise de son, puisque c’est un film de paroles. Je souhaitais aussi qu’on sente les timbres des voix et que ce soit un film très organique de ce point de vue-là. J’ai fait de très longs repérages, je connaissais l’histoire de chacune des femmes, et parfois lors du tournage, la caméra fait office de catharsis, elle amplifie les récits, les émotions. 

Le film a en effet une portée politique pour cela : je dresse les portraits croisés de quatre femmes qui ne se connaissent pas et pourtant partagent une histoire commune – celle d’avoir été placée en maison de correction. Ce qui m’intéressait c’était justement de travailler dans une intimité et une profondeur de la parole. Longtemps pendant l’écriture du film je parlais des « invisibles de l’Histoire ». Je cherchais à montrer en quoi l’intime est politique, d’autant plus chez les femmes dont l’histoire est assez peu racontée. 

Comment avez-vous rencontré les participantes ? Le film leur a-t-il permis de se rencontrer entre elles, d’entrer en contact ? 

J’avais à cœur de travailler avec des femmes d’âges différents, qui n’avaient pas été placées au même endroit, et qui n’avaient pas les mêmes profils psychologiques. D’où les profils aussi variés. Ce qui m’intéressait c’était de montrer la singularité de chacune et la singularité de leur parcours même si elles racontaient toutes la même chose. 

Elles se sont rencontrées pour la première fois lorsqu’on a présenté le film au Champs-Elysées Film Festival. C’était une projection très émouvante. Et par ailleurs Éveline et Marie-Christine, qu’on voit à la fin du film, ont monté une association pour demander réparation et une réhabilitation sociale. 

Vous avez fait vous-même le déplacement dans une ancienne maison de correction. Quel est le lieu abandonné que l’on retrouve à plusieurs reprises, sur lequel se posent la voix et le récit d’une des protagonistes ? 

Pendant longtemps j’ai cherché un lieu qui incarne le récit des femmes et qui permette au spectateur d’éprouver ce qu’était concrètement l’enfermement. J’ai fait toute une enquête et j’ai pris connaissance de ce lieu qui était resté à l’abandon depuis une trentaine d’années. J’ai tout de suite trouvé que c’était un lieu archétypal : il raconte tous les autres établissements. Il est séparé de la rue, de la ville, divisé à l’intérieur. Par la suite j’ai rencontré une femme qui a été placée dans cet endroit, Édith, que l’on ne voit pas dans mon film et qui nous raconte la vie à l’intérieur. C’était important pour moi qu’on voie les traces de cela au présent. 

Vous avez aussi utilisé des images d’archives, est-ce que vous pouvez nous en parler ? 

La question des archives est très intéressante parce qu’il en existe beaucoup, notamment un fonds photographique absolument splendide des années 1930, mais je ne voulais surtout pas que leur utilisation soit illustrative. Je souhaitais que ces archives soient manipulées par les femmes elles-mêmes, qu’elles traversent leurs vies, leurs destins. C’est notamment la séquence d’Éveline avec son dossier de placement ou de Michèle avec les plaques de verre.

J’ai retrouvé cette série de photographies parce que Michèle avait une photo de jeunes filles dans un jardin au Bon Pasteur, là où elle avait été placée, et publiée par la presse locale. Je me suis dit que si cette photo existait, il devait y en avoir une série. J’ai entendu parler d’un fonds qui avait été produit par un studio photographique dans la Haute-Loire. J’ai traversé toute la France pour aller récupérer ces archives. À ce moment-là, j’ai proposé à Michèle de venir découvrir cette série avec moi.

Il y a aussi l’archive filmique, la seule que je connaisse jusqu’à présent et tournée en 1952. Elle est unique, filmée à l’intérieur d’une maison de correction qui se trouvait à Nantes. Là, cette archive est une des pièces du puzzle du montage qui prend en compte la question du travail forcé dans ces maisons de correction. 

Est-ce que le film a justement poussé les femmes, comme Éveline, à entreprendre des démarches pour récupérer leurs dossiers, leurs histoires ? 

Ça s’est passé dans les deux sens. Par exemple pour les plaques de verre, c’est moi qui ai proposé à Michèle de faire cette démarche. En revanche, pour la consultation du dossier d’Éveline, elle avait déjà entrepris des démarches et consulté ses dossiers, mais il y avait plusieurs problèmes et elle a toujours eu le souhait que je l’accompagne, que je continue cette démarche avec elle. Pour le coup, là, c’est moi qui l’ai suivie. Donc ça a été dans les deux sens. J’ai beaucoup observé leur entourage, accompagné leurs désirs et parfois j’ai aussi proposé des situations. 

Visuel : © affiche du film

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Rachel Rudloff

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