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[Critique] L’expérience Blocher : Jean-Stéphane Bron regarde dans les yeux le populisme suisse

[Critique] L’expérience Blocher : Jean-Stéphane Bron regarde dans les yeux le populisme suisse

15 janvier 2014 | PAR Yaël Hirsch

Dévoilé cet été au Festival de Locarno, le nouveau documentaire de Jean-Stéphane Bron (Le Génie helvétique, Cleveland contre Wall Streetétait très attendu par ses concitoyens. Portrait du leader de droite extrême Christoph Blocher. Juste avant les élections fédérales de 2011, le réalisateur va vivre aux côtés du politicien, dont il ne partage pas les opinions politiques. Sortie le 19 février 2014. 

[rating=5]

experience blocher documentaireLa majeure partie du film se déroule dans la voiture du leader du parti de l’Union Démocratique du Centre. On le suit entre ses deux téléphones et sa femme, mettre au point des discours, des stratégies, des variantes. On le voit aussi tenir ses discours devant des foules fascinées et chanter de bon cœur des chants populaires en meeting, de l’opéra dans son château acquis à la force du poignet. Immobile dans sa propriété aux murs décorés de toiles du peintre naïf Albert Anke. Il y a beaucoup d’images dans le film et Blocher parle peu. D’abord parce que le brillant avocat et homme d’affaires ne s’exprime bien qu’en suisse-allemand, alors que le réalisateur est francophone, et ensuite parce que ce dernier estime que le langage est l’arme de Blocher. Et il est vrai que le fils du pasteur parvenu au sommet de l’Etat, après avoir pris la tête de l’entreprise EMS Chemie cite à profusion les évangiles et le poète zurichois Gottfried Keller.

Chouchou des médias pour qui il fait toujours un show, Blocher est aussi présenté par la voix off du réalisateur pour ce qu’il est : un politicien de génie qui a su rallier à lui les grands patrons et les paysans, un chef d’entreprise qui, dans les années 1980, a importé sans vergogne les méthodes ultra-libérales et les produits financiers anglo-saxons dans le capitalisme « de papa » à la suisse. Le leader d’un chauvinisme anti-européen qu’il a fait triompher en 1992 et qui a propagé les idées les plus xénophobes avec ses campagnes et même ses lois (alors qu’il était au gouvernement au début des années 2000) ayant pour bête noire l’immigration. Et aussi un politicien qui a travaillé dans des groupes soutenant l’apartheid.

Charmant non? Et pourtant, malgré lui, en filmant la chute du vieux lion aux côtés de son élégante femme, en scrutant son regard qui se ferme quand les idées ont cessé de fuser Jean-Stéphane Bron ne peut pas ne pas servir son sujet. L’objectif du film était de le présenter comme un homme. Mais un homme politique est toujours un peu plus qu’un simple homme, surtout lorsqu’il dirige un parti populiste : il est aussi auréolé de tant de projections. Tout comme dans « Le Président » Georges Frêche de Yves Jeuland, dans l' »Experience Blocher » de Jean-Stéphane Bron la caméra redouble de charisme. On comprend que de nombreux opposants à Blocher aient été déçus par ce magnifique film qui n’a rien d’une oeuvre politique et qui ne peut pas non plus se contenter d’être un portrait… A voir absolument pour mieux comprendre la Suisse, le Populisme ou l’Art du portrait…

L’expérience Blocher, de Jean-Stéphane Bron, Suisse, 100 min, 2013, sortie française le 19 février 2014.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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