Arts
Venise, jour 2 : Un Arsenal au soleil et une nuit d’errance vénitienne

Venise, jour 2 : Un Arsenal au soleil et une nuit d’errance vénitienne

08 mai 2015 | PAR Yaël Hirsch

Deuxième étape de cette preview de la biennale d’art de Venise les m² de l’Arsenal nous ont ouvert les bras, ce jeudi 7 mai. Toujours sous la houlette d’Okwui Enwezor (voir notre live-report des Giardini), l’exposition principale anone beaucoup de banalités esthétiques qui se veulent politiques, tandis que certains pavillons nationaux proposent des œuvres tout à fait saisissantes, notamment la Turquie où Sarkis signait son magnifique projet Respiro. Live-report d’une biennale plus vivante de nuit que de jour.

Nous avons laissé de côté le vernissage officiel du Pavillon Français qui se trouve à Giardini Et la journée a commencé directement à l’Arsenal de Venise où une petite porte mène vers 8000 ( !) m² d’exposition. Et en deux temps : le long d’un long bâtiment laissé brut en ses murs, la seconde partie monumentale de All the World’s Future, l’exposition commissionne par Okwui Enwezor. Et puis des projets annexes, dont des jardins de sculptures magnifiques. Longeant le côté du premier espace où de magnifiques toiles brutes avaient été tirées pour donner une sensation à la fois belle et moelleuse, pour rejoindre le pavillon du Mexique où avait lieu l’inauguration officielle et un verre. Ce n’est qu’après ce premier moment convivial que nous nous sommes revenus sur nos pas pour nous lancer dans la grande exposition.

Celle-ci était pensées selon trois « filtres qui se recoupent » : « Garden of Disorder (Le jardin du désordre), « Liveness, On Epic Duration » (Vivant, sur la Durée épique), et «Reading Capital » (Lire (le) Capital). Malgré ces titres brechtiens, le sens de la visite aussi bien que celui de l’agencement très (trop ?) dense des œuvres était difficile à percer. Entrés par la porte de néons à message de Bruce Nauman (Life, Death, Love, Hate, Pleasure, Pain, 1983), et de néons sans messages en désordre de Dan Flavin, nous poursuivons la piste « historique » de la critique de notre monde matérialiste avec des cuivres de Terry Atkins des œuvres explosives et explosée du monde entier : des dessins de Qiu Zhijie, des Latent Combustion de Monica Bonvicini. Puis nous entrons dans une pièce où l’on lit le Capital de Marx avec du papier et où Taryn Simons le réinterprète, en version herbier. L’immense installation de l’allemande Katharina Grosse Untitletd Trumpet reprend le jardin du désordre en version arc-en-ciel, avant qu’on ne découvre My Epideminc (Bad Blood) la fascinante et nouvelle installation théâtralisée d’elle-même de la gagnante du Prix de la Fondation d’Entreprise Ricard 2014 : Lili Reynaud Dewar.

Et plus de Capital est dans le désordre, plus, comme au Giardini, les artistes tentent de le classer avec les précision des archivistes : ainsi des dessins précis de Olga Chernysheva, des photos quasi-officielles de Liisa Roberts, les objets de Newel Harry ou des documents présentés avant d’être « détournés » par Samson Kambalu. Puis l’on entre dans une partie très théâtrale et monumentale de l’exposition où le vivant semble avoir été saisi dans la durée : par des vidéo de Christian Boltanski (Animitas, 2014) ou Chantal Ackerman (Now, 2015), aussi bien que par le son étiré d’une cloche de Hiwa K. Le Knowledge Throne de Conçalo Mabunda incorpore la violence dans le plomb, tandis que le mur de photos de Chris Marker, aussi bien que les clichés en noir et blanc de Keith Calloun et Changera McCormick semblent également saisir et figer ce vivant éminemment politique.

Vers le bout du long tunnel de nos futurs, l’engagement et l’action semblent elles-aussi un peu figées, avec une mini-rétrospective du cinéaste Harun Farocki, les vestiges de vêtements pour manifestants anti-Poutine par Natalia Pershina Yakimanskaya et un sculpture monumentale d’indignation face aux assassins de Charlie par Barthélemy Togo. Les « ennemis » de notre futur sont pointés du doigt avec un peu trop de limpidité, si en face, on n’a que les documents de l’histoire à leur présenter. Le Futur semble se profiler un peu par hasard avec les Pixel Interface de Mikhael Subotzky, mais très vite l’on rejoint notre condition humaine d’absurde et de souffrance avec une magnifique chapelle de grandes toiles noires de Baselitz. Après un passages de photos africaines servies en bouquets, et une réflexion sur les liens entre architecture et capital sous forme de maquettes, l’on retrouve Chris Marker pour une monumentale installation de Passengers (2011) mondialisés. C’est sur cette belle image qu’on a envie de quitter le cœur de l’Arsenal, afin de ne pas trop rester sur notre faim.

Après une pause lumineuse à regarder l’eau et le pointe de l’Arsenal, nous enchaînons sur les pavillons qui restent. L’Histoire reste le thème central : douloureux en Suède avec les installations de Lina Selander et majestueux dans l’immense Pavillon de l’Italie où les plus grands artistes du pays présentent des œuvres hiératiques qui semblent toutes un peu comme l’installation de Vanessa Beecroft, plantées dans du marbre. Mais l’on joue aussi un peu, à patauger dans du sable bleu Klein du côté du Kosovo, à rentrer dans des thermes improvisées, à regarder la mer depuis le pavillon de Singapour, à briser son image en Georgie, à faire des déjeuners pour réfléchir sur le Capital avec Sean Lynch du côté Irlandais et à grimper dans des cabanes pleines d’images du côté de la Lituanie.

Mais le clou de ce tour des pavillons de l’arsenal est la magnifique exposition de Sarkis au Pavillon Turc. Après avoir vu l’artiste à l’exposition Armenity, mercredi 6 mai, on l’a retrouvé pour nos présenter ses vitraux et ses arcs-en-ciel imbibés de siècles d’Histoire. Et pourtant, à contrario des archives menaçantes du Capital qui forment le fil rouge de la biennale, le Respiro de Sarkis tient bien le propos aérien et spirituel de son titre. A ne manquer sous aucun pretexte !

Nous avons terminé notre visite de l’Arsenal par un tour au jardin de sculptures de la pointe du lieu et un passage par le pavillon Chinois.

Nous avons eu juste le temps de nous changer avant de revenir aux Giardini pour tenter de participer au verre Français donné au Paradiso, à l’entrée de la biennale, puis avons enchaîné sur le Pavillon Ukrainien, transparent et imposant, qui vernissait avant un concert gratuit de rockeurs de Okean Elzy. Le climat était politique mais dans l’action, avec sur toutes les lèvres l’anecdote croustillante de la veille : une passerelle qui s’est effondrée à la Fondation Prada, mettant d’élégants convives à l’eau. Et un happening très apprécié qui propose de prêter des treillis aux visiteurs de la biennale et d’aller de promener en habits militaires dans les pavillons des nations des plus autoritaires, avec en ligne de mire n°1 : la Russie.

Certains d’entre-nous ont pu aller au Pavillon Croate qui vernissait son exposition Damir Ocko. Prenant un vaporetto pour l’île de San Giorgio, nous avons pu croiser les convives de la soirée donnée en l’honneur de Enki Bilal à la Fondazione Giorgio Cini et d’une autre soirée où une cérémonie a pu être donnée dans une maison de Thé construite par Hiroshi Sugimoto.

Revenant vers San Marco et errant dans un soir vénitien divin avec un joyeux groupe, nous avons pu assister à 22h30 au concert du groupe mythique du photographe Rodney Graham, dans le théâtre du Palazzo Grassi, investi par le Club Silencio pour trois jours de concerts où des grands de l’art contemporain sont programmés (parmi lesquels Bob Carol Ted et Martin Creed). Malgré sa voix chaude et sa joie apparente à être sur scène, Graham ne nous a pas émus, peut-être parce que son projet conceptuel est plus percutant sur bande enregistrée. Ou peut-être parce que c’était la fin d’une longue journée et qu’il faut mériter sa musique en lui offrant plus de concentration.

Comme le silencio fermait à minuit, et qu’à Venise c’est vraiment une salle de concerts, nous avons opté pour Après une glace tardive, un Spritz et une grande conversation sur la Plazza San Stefano. Puis nous nous sommes dirigés vers l’hôtel Bauer où l’entrée était plus que difficile. Entrée jusqu’à la terrasse, nous nous sommes retrouvés en compagnie d’élégants vénitiens à regarder la lagune depuis le palace, avec langueur et mélancolie. Nous avons décidé de nous mouvoir assez vite pour laisser la langueur derrière nous, et continuer la fête. Traversant à nouveau la ville, nous avons tenté de pister les navettes qui devaient peut-être mener à une grande soirée organisée par Swatch. A défaut de les trouver, nous sommes entrés dans le hall de l’hôtel Danieli qui a fait office de noble salle d’attente (sans alcool, à 2 heures, le place ne servait plus !) jusqu’à ce que la navette vers l’Academia arrive. Une fois au pont, nous avons été invités à découvrir l’unique boîte de nuit de Venise : Il Piccolo Mondo. Skaï, whisky-coco et eurodance bien trashy ont réjoui la fin de notre nuit d’une dose irrésistible de kitsch dans ce lieu délicieusement suranné où nous étions loin d’être seuls à avoir échoué. Encore un tour de piste, un au-revoir à l’embarcadère et c’est une rose à la main dans un Venise endormi que nous sommes rentrés, juste avant le lever du soleil….

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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