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Biennale de Venise, Jour 1 : Les Giardini et les fêtes du premier soir de la preview de la Biennale d’Art

Biennale de Venise, Jour 1 : Les Giardini et les fêtes du premier soir de la preview de la Biennale d’Art

07 mai 2015 | PAR Yaël Hirsch

Alors que la Biennale fête ses 120 ans et ouvre sa 56ème édition d’Art, un mois plus tôt que d’habitude, le 9 mai 2015, pour 6 mois, Toute La Culture a été invité en tant que magazine à venir découvrir en amont les expositions foisonnantes de cet exceptionnel qui galvanise le monde de l’Art, nationalité par nationalité, tous les deux ans. Le premier jour de cette « preview » était marqué par une visite approfondie des pavillons des Giardini. Après quoi l’air était à la fête et à l’élégance, sur la lagune, notamment du côté de l’Arménie et de la Fondation des Galeries Lafayette. Sachant qu’il a aussi de magnifiques expositions à voir à l’Arsenal, dans des palazzi vénitiens transformés en pavillons et de grandes galeries ou fondations (Prada, Guggenheim, Pinault…), les live-reports des prochains jours promettent également d’être riches.

Quand l’on arrive en vaporetto à l’arrêt des Giardini, l’on se retrouve dans un espace dédié depuis 120 ans à la partie exposition de la biennale de Venise (qui, du carnaval de février à la Mostra de septembre est pluridisciplinaire). Là, après avoir passé le contrôle des accréditations et un bien sympathique stand de café lly où l’on nous offre de découvrir des cafés éthiopien, brésilien ou équatorien, version espresso italien, l’on entre dans le vif du sujet : les pavillons. Tous les deux ans, les diverses nations représentées à Venise investissent des pavillons amenés à durer, comme pour une exposition universelle qui s’éterniserait dans une seule cité. Chaque année, un exposant l’emporte, aussi les pavillons sont-ils allés chercher les meilleurs commissaires, capable de réunir ou de choisir des artistes cohérents avec une identité nationale, mais également de saisir les sens et de provoquer une réflexion importante sur l’Etat du monde.

Un Etat du monde, c’est exactement le thème de l’exposition proposée au Pavillon central de la biennale, qui est le cœur commun et l’axe de convergence de évènement artistique.

Sous le titre pluriel All the World’s Futures, Venise a confié les manettes de cette exposition carrefour au nigérien Okwui Enwezor que Paris avait découvert en 2012 avec la Triennale (Palais de Tokyo). Placant un dispositif de lecture du Capital de Marx (en anglais) au cours de la réflexion artistique et politique qu’il propose sur nos « futurs », l’ancien directeur de la Documenta a fait venir des plasticiens de l’île Maurice, du Mozambique, de l’Ecouador. Et aussi du Mali (John Akomfrah) ou de Malawi (Samson Kambalu). A grand renforts de cartes postales (Adrian Piper), de palmiers « exotiques », d’œuvres magnifiques et déjà classiques de grands de l’art contemporains (Marlene Dumas, Thomas Hirschhorn, Thomas Struth…) et de projections, Okwui Enwezor ancre sa réflexion sur nos futurs dans un passé colonial qui ne passe pas. Marxienne, sa lecture de nos histoires des vainqueurs repose sur de nombreuses archives d’engagement contre l’oppression. Peut-être est-ce dû à l’aménagement de l’espace ou à l’absence d’explications, il n’empêche que le visiteur a du mal à comprendre quelle lecture lui est proposée au présent – et encore moins aux futurs- de cette oppression et de la lutte qu’elle suscite…

On retrouve deux grandes tendances de l’exposition centrale dans l’ensemble des pavillons ; la tendance à privilégier des formes assez classiques : à part quelques écrans de tablettes numériques branchées sur le mode « selfie » interactif, le numérique est quasiment absent. De même que la performance. Et la réflexion à tendance historique et politique centrale se retrouve un peu partour, toujours traité à travers cette questions centrales et très pressante aujourd’hui de l’Archive (voir notre dossier). Non loin du pavillon central, c’est la Belgique qui frappe un grand coup dans la fourmilière de son passé congolais, avec Personne et les autres, une variation sur le noir et le blanc proposée par Katerina Gregos. Au centre du dispositif, l’on trouve les vidéos situationnistes et chantées de Vincent Messen, One, two three, qui résonnent avec les photogravures postcoloniales de Mathieu Kleybe (Forever weak and ungrateful) et l’installation rétro de Adam Pendleton. Mis en perspective avec le graphisme noir, blanc mais elliptique de la Queue de perroquet murale de Tamar Guimaraes & Kasper Akhoj, et les dominos oppressants du générateur de bâtiment clandestin de James Beckett, cette rencontre avec « personne » crée le choc et la réflexion. Surtout introduite dans un cimetière d’os d’éléphants de Elisabetta Benassi où un performeur déclame un monologue de roi fou signé Mark Twain (Leopold II ?). Vous l’aurez compris, la visite du pavillon Belge est à la fois intense, politique, historique et incontournable.

Côté situationnisme, le Pavillon Allemand a voulu frapper fort, avec des coupures de journaux étendues comme du linge et des performances qu’il faudrait deviner. Mais la Fabrik très graphique de Olaf Nicolai, Hito Steyerl, Tobias Zilony et du duo Jasmina Metwaly & Philip Rizk était bien difficile à suivre et à décrypter par temps de biennale.

Autre expérience historique très réussie, le collectif BG parvient à livrer brute une sensation de « frénésie matérialiste », à travers une accumulation de bric à brac incroyable et de chaîne d’usine dévoyée, au Pavillon Canadien. Ici encore l’archive prime, puisque l’on entre dans le pavillon par une « boutique » annexe qui ressemble à un magasin de petite ville perdue dans le grand nord où le sucre se décline sous toutes les coutures du vintage et de ma nostalgie. Ce n’est qu’après qu’on entre dans le garage central des objets accumulés, telle une caverne d’ali-baba étrangement inquiétante. A l’étage, des pièces viennent s’incruster en bouquet dans des murs transparents, tandis qu’une chaîne de montage tourne dans un bruit effrayant, vers un but difficile à saisir. Coloré mais ni innocent, ni neutre, cette immense installation est probablement la plus brillante des Giardini.

Derrière des murs décorés méthodiquement de pneus de voiture, la grande braderie esthétique que Tsibi Geva propose au Pavillon Israélien, est ouvertement intitulée Archéologie du présent. Mais l’on a du mal à voir à quelle réflexion et quelle sensation doivent mener que les grands murs peints sur le mode expressionnistes.

En choisissant d’exposer une vidéaste rompue et reconnue, Joan Jonas, les Etats-Unis jouent également la carte du territoire et du passé, mais en version intimiste et féminine. Très fluide et très riche, dans le magistral enchainement de salles du pavillon américain, They come to us without a word, suit certains insignes animaliers comme des totems : la guêpe, le poisson, avant de réfléchir sur les objets de plus en plus abstraits (le miroir, le vent, une chambre à soi…). Avec une vidéo très personnelle posée comme un dessin sur peau préhistorique au cœur de chaque pièce et une série de dessins primitifs tendus comme une toile, chaque étape de l’exposition semble osciller entre intériorité et ancrage dans une longue tradition locale, où l’on ne peut pas ne pas penser à Georgia O’Keeffe et au désert. Une très belle expérience, très vivante.

Féminine, historique et très « artisanale » également, l’installation de Fiona Hall pour la pavillon australien Wrong Way Time interroge l’identité du pays. A travers des accumulations d’objets « tribaux » et un ballet suspendu de têtes coupées sous forme d’art « premier », l’expo semble pointer vers les violences faites aux indigènes, aussi bien que vers celles faites à notre planète.

Enfin, dans la catégorie des expositions qui interrogent l’Histoire, l’interrogation du Pavillon Serbe sur les Nations unies mortes nous a interloqués. Sachant que la Serbie a pris place dans l’ancien pavillon Yougoslave, sa manière de faire porter le deuil des nations satellites de l’URSS à de grands drapeaux brouillons interpelle. Réflexion sur un passé qui ne passe pas ou nostalgie fertile ?

Face au poids aussi lourd de la place de l’Histoire et d’un passé toujours coupable, la contre-proposition jaune canari et phallique de la pétillante Sarah Lucas au pavillon britannique a fait effet de « coqueluche » du pré-vernissage de la biennale. Posant avec un grand sourire devant le phallus du perron du pavillon, l’artiste souriait, mais peut-être aussi un peu jaune, car si ses installation de béton pop cartonnent, leur message très « pop art » est peut-être aussi mélancolique que les acryliques de Warhol. Aux côtés des sexes mous masculins, des figures féminines s’offrent nues, violées par des cigarettes, et il y a également quelque chose de maladif à la Keith Haring dans les couleurs éclatantes de l’exposition du Pavillon britannique.

A part l’archive et l’histoire, l’autre grande tendance de la biennale était le travail de l’espace. Alors que le Pavillon autrichien n’était que perspective sculptée par le vide et l’architecture. Au Pavillon Français, le pin sorti de son humus de Célestin Boursier-Mougenon est au cœur de cette tendance où le paysage crée du sens. Cette œuvre unique de Révolutions commissionnées par Emma Lavigne s’ouvre dans un chuchotement intrigant à des espaces clos et plats où l’on peur l’observer et à un ciel nu (pas de verrière). Pour d’autres œuvres, c’es dehors qu’il faut aller, voir deux arbres similaires devant le pavillon britannique… A noter : le travail de Célestin Boursier-Mougeneot est à voir en parallèle à Paris dès le 24 juin au Palais de Tokyo avec Acqualta. Du côté du pavillon suisse, Our product de Pamela Rosenkrantz sculpte du liquide dans une mise en scène colorée où l’on passe du vert au rose.

Architectural, magistral et maniant la rupture et la brisure avec presque de la chaleur avec son bois, le Rapture de Camille Norment sculpte l’espace et le son pour un effet multi-sensoriel enivrant au Pavillon Nordique. Enfin, le projet le plus esthétique et beau à voir de la biennale est probablement la grande installation de clés que l’artiste Chiaru Shiota a faite dans l’ensemble du Pavillon du Japon. C’est paradoxalement vers l’ouverture et le voyage que renvoie cette accumulation autour d’une coque de bateau renversé et baignée des couleurs rouge et blanches du Japon.

Après avoir fait le tour des pavillons des Giardini, nous étions conviés à nous rendre sur la très spirituelle île de San Lazzaro, pour assister à l’ouverture de l’exposition Armenity au monastère mékhitariste de l’île fondé par un arménien au 17ème siècle. L’exposition était placée sous le signe du centenaire de « Metz Yeghern », le génocide que les Arméniens appellent littéralement « la grande calamité ». A notre sortie de l’embarcadère dans ce lieu de rêve, nous avons trouvés les artistes de cette exposition commissionnée par Adelina Cüberyan v. Fürstenberg assis devant le monastère pour parler de leur histoire et du poids cette histoire dans leur création depuis leur statut de survivants et d’exilés. La ministre de la culture de la République d’Arménie a clos le débat sous un joli soleil tombant, avec des mots forts et énergiques qui ont laissé l’assemblée émue. Après un verre de prosecco dans ce climat de recueillement, nous avons été incités à entrer dans le patio du monastère et à y découvrir les œuvres d’une quinzaine d’artistes arméniens. Et notamment tout un travail sur l’édition et la calligraphie, des photos très émouvantes de Hrair Sarkissian, une installation avec des vitraux de Sarkis, et une autre où oiseaux et fleurs de mémoires repoussent, signée Anna Boghiguian. A l’étage, c’est plus sous le mode de collections ou de cabinets de curiosité que plusieurs artistes arméniens continuent d’interroger la mémoire et l’Histoire.

Après avoir fait le tour du jardin et trouvé d’autres installations, nous avons repris le vaporetto vers le grand canal. Juste derrière l’arrêt Zattere, la Fondation des Galeries Lafayette organisait un verre sur une terrasse avec une vue sur la lagune. Le monde de l’art contemporain français était réuni et a suivi comme un seul homme le mouvement qui menait à suivre depuis un petit pont, une performance de Saâdane Afif où un comédien vêtu d’un imperméable lit, au soleil couchant, des poèmes d’amour à Venise, en regardant la mer. Un moment romantique, qui ne nous a pas fait oublier que nous mourrions de faim et nous a poussés vers une joyeuse (et délicieuse) pizza du côté du quartier de San Rocco. Nous avons fini la soirée au pied du Palazzo Rocca habillé de néon rose, où une fête privée était prise d’assaut par une horde de « biannaleux » très élégants et déjà agréablement éméchés. Il aurait fallu insister et entrer et puis finir dans une des boîtes éphémère que l’ouverture de la biennale génère, mais nous sommes sagement rentrés, ayant commencé la journée à 5 heures du matin et ayant de bien jolies choses à voir à l’Arsenal, ce jeudi 7 mai…

Visuels : Yaël

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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