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Photo : Laure Albin Guillot, le classicisme d’une femme de pouvoir au Jeu de Paume

Photo : Laure Albin Guillot, le classicisme d’une femme de pouvoir au Jeu de Paume

17 mars 2013 | PAR Yaël Hirsch

C’est à propos du post d’un de ses nus tout ce qu’il y a de plus académique que le Jeu de Paume s’est fait taper sur les doigts (et supprimer son compte par facebook (voir notre article), Celle par qui le scandale (sic) est arrivé au mois de mars 2013 a représenté avec succès un certain « goût français » tout ce qu’il y a de plus académique et institutionnel. Très exposée de son vivant, Laure Albin Guillot (1879-1962) a connu les honneurs : directrice des archives photographiques de l’ancêtre du ministère de la Culture et premier Conservateur de la Cinémathèque, amie et illustratrice de l’avant-garde de son temps, l’œuvre de cette femme de pouvoir avait glissé dans l’oubli. Le Jeu de Paume l’exhume pour nous et en présente toutes les facettes jusqu’au 12 mai 2012.

Intitulée « L’enjeu classique », la rétrospective que le Jeu de Paume dédie à Laure Albin Guillot fait figure d’exhumation. L’ancienne directrice des archives photographiques de la direction générale des Beaux Arts était passée dans l’oubli. Toute l’exposition est articulée autour d’une tension fascinante : femme de pouvoir dans un temps où porter barbe et pantalon était indispensable pour arriver en haut des hiérarchies, l’artiste était d’un classicisme imbattable, aux antipodes des photographes femmes d’avant-garde qui lui étaient contemporaines comme Dora Maar, Gisèle Freund, Lee Miller, Claude Cahun, ou Lisette Model. Emeregant au début des années 1920, avec son studio de photographie très chic du 16ème arrondissement, Laure Albin Guillot voit défiler chez elle nobles (Anna de Noailles), écrivains (Colette, Valery, Montherlant), comédiens, (Louis Jouvet), chanteurs  (Lucienne Boyer) et artistes d’avant-garde (Cocteau), qu’elle immortalise aussi sur son lit de mort en 1948), qui viennent chez elle pour son style à la fois très classique et son traitement très technique de la lumière qui dégage une grande douceur et flatte ses sujets. Qui peuvent obtenir auprès d’elle de sublimes tirages hors de prix dignes d’un véritable travail d’orfèvrerie.

Le « grand style » à la française, Laure Albin Guillot le représente à l’exposition des arts industriels de 1925, où elle propose des kakémonos mettant en valeur des artisans de pure tradition nationale. Tout chez elle est emprunt  de cette patte « classique ». Aussi bien les nus (qui peuvent devenir très techniques notamment dans le représentation des mains) que ce qu’elle a appelé ses « micrographies » (1931). Visions de matières au microscope, ces dernières n’ont rien d’une réflexion sur la science ou d’un jeu sur la forme, mais renouent plutôt avec les suites fleuries et décoratives de l’Art Nouveau. Femme de tête, la photographe théorise aussi, sur ces micrographies mais aussi sur « la photographie publicitaire » (1933) qu’elle exécute également parfaitement et avec un sens idéal des proportions et du « joli ». l’on aurait très envie de voir dans les tubes de l’affiche pour la pommade-vaccin Salantale (1942) les prémices d’une accumulation à la Arman mais il n’en est rien…

La fin de l’exposition donne à voir les illustrations de livres de la photographe, toujours très classiques et sublimes, même quand c’est pour Henry de Montherlant, Paul Valery (Narcisse) ou même Pierre Loüys (Les Chansons de Bilitis)… Et puis il y a cet exemplaire unique des « Petits métiers » de France réalisé pour la femme du maréchal Pétain, et un projet évoqué (mais non abouti) de collaborer avec le comité des amis des travailleurs français en Allemagne… Qui laissent à penser que l’artiste n’était pas seulement conservatrice sans ses œuvres, mais que ses idées étaient au diapason du triptyque de la Révolution Nationale « Travail, famille, Patrie »… Un aspect à creuser avec le cycle « Filmer sous l’occupation » que propose le jeu de Paume du 19 au 31 mars en lien avec l’exposition.

Visuels :
– Étude de nu, vers 1940, Épreuve argentique, 14×22 cm, Collections Roger-Viollet / Parisienne de Photographie © Laure Albin Guillot / Roger-Viollet
– Louis Jouvet, vers 1925, Collections Roger-Viollet / Parisienne de Photographie. © Laure Albin Guillot / Roger-Viollet
– Micrographie, 1929, Collections Roger-Viollet / Parisienne de Photographie. © Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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