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Nouveau Festival : Focus sur le collectif Slavs and Tatars. Réflexions linguistiques et esthétiques autour de l’axe Paris – Téhéran – Moscou

Nouveau Festival : Focus sur le collectif Slavs and Tatars. Réflexions linguistiques et esthétiques autour de l’axe Paris – Téhéran – Moscou

24 février 2013 | PAR Melissa Chemam

A l’occasion d’Un Nouveau festival, le rendez-vous créé à Beaubourg par Bernard Blistène, directeur du département du développement culturel du Centre Pompidou, le collectif Slavs and Tatars présente de nouvelles œuvres à Paris à partir de ce mois de février. Plus habitué au MoMA et aux rives orientales des confins eurasiens – la région que ce mouvement hors norme couvre par des œuvres sous formes de textes, lectures, performances, créations hétéroclites – Slavs and Tatars entame ainsi une année très parisienne qui se poursuivra au printemps au Palais de Tokyo et à L’Ecole des Beaux Arts. Focus sur un duo d’artistes d’exception.

Un collectif, deux artistes qui ne se présentent que sous leur nom d’artistes, Slavs and Tatars se trouve au cœur du dispositif du Nouveau festival du Centre Pompidou qui a débuté ce mercredi. L’amour de la langue française et quelques rendez-vous parisiens ont amené le duo polyglotte et linguiste à poser ses valises dans notre capitale pour un moment.

Maîtres des langues imaginaires

La quatrième édition du Nouveau festival du Centre Pompidou, dédié à la création contemporaine, s’intéresse cette année en particulier aux « langues imaginaires et inventées » – celles des Martiens et de Berdaguer et Péjus, d’Isidore Isou et de Jaap Blonk, d’Iliazd et de Slavs and Tatars, entre autres ! « Merveilleuse interface entre la création contemporaine et l’inventivité sociale », selon Blistène, les langues imaginaires – il en existe plus de 3000 répertoriées ! – révèlent le besoin des humains et artistes en particulier de questionner les limites de nos moyens d’expression, et le Festival s’y consacre, à travers la création contemporaine, de Babel à Dada, en passant par la langue martienne. Slavs and Tatars a parfaitement trouvé sa place dans une telle initiative. « Bernard Blistène nous a contacté quand nous étions à Varsovie, par téléphone. Il avait entendu parler de nous par Christophe Boutin et Melanie Scarciglia, de Onestar Press, qui organise l’installation Book Machine pendant le festival. Ils connaissaient notre travail exposé au Museum of Modern Art de New York parce qu’il faisait des recherches sur le poète futuriste russe Velimir Khlebnikov dont nous nous inspirons beaucoup », raconte Payam, le précurseur de Slavs and Tatars, au milieu de son univers fait de livres en russe, perse, anglais, et d’œuvres glanées lors de ses constants voyages. « Ce festival nous correspond parce qu’il est exigeant et joue d’une approche antimoderne, avec cette idée qu’il faut inventer le futur en regardant vers le passé, en préservant un devoir de lecture ».

Une ‘faction de polémiques et d’intimité Slavs and Tatars, c’est donc une rencontre entre un artiste, penseur, linguiste américain d’origine iranienne et une plasticienne polonaise, d’abord autour d’un groupe de lecture, qui s’est donné pour but de couvrir artistiquement et intellectuellement la région allant « de l’est du mur de Berlin à la Grande Muraille de Chine », à savoir l’Eurasie, autour de points focaux tels Téhéran, Varsovie, Moscou, Bakou et Tbilissi, se définissant comme « une faction de polémiques et d’intimité » dédiée a l’Eurasie, ses langues, cultures et pensées.

« Nous, nous pensons comme un moteur de recherche, un think tank », explique le fondateur du collectif dans son français parfait légèrement teinté d’un accent texan, étant natif de Houston. « Et l’on fabrique des résumés à notre propre destination sur cette région eurasienne que nous avons choisi d’explorer parce que nous en connaissons les langues, perse, russe, polonais, etc. Et nous explorons les terrains délaissés en occident, des thèmes comme l’islam progressiste et réformateur d’Asie centrale, le syncrétisme religieux asiatique, l’islam politique en tant qu’idéologie, les retombées sur post-communisme… Ces réflexions, nous les retravaillons à travers les questions du langage, des plateformes pour apprendre autrement ».

En résultent des œuvres aussi étonnantes que ludiques, parfois très esthétisées comme ce tapis illustrant la prononciation du phonème ‘khhhh’ commun aux langues sémitiques et russe par l’expression « Mother tongue and father throat » (littéralement : langue maternelle et gorge paternelle), un sofa recouvert d’un tapis iranien représentant l’hospitalité perse où les spectateurs sont invités à s’asseoir et lire les derniers livres du collectif, l’assemblage de livres embrochés à la façon d’un kebab littéraire…

Errants et désirants

Selon Blistène, ces artistes sont des passeurs, des témoins d’histoires culturelles exprimées à travers la réinvention du langage. Et en effet, Slavs and Tatars utilisent toutes les formes de création disponibles pour faire passer un message, de l’humour à la mobilisation de grandes figures, telles le russe Khlebnikov, l’autrichien dadaïste Raoul Haussmann ou l’iranienne Haleh Anvari, ou encore le magazine satirique azéri du début du XXème siècle Molla Nasreddin diffusée du Maroc à l’Iran, sur lequel le collectif a publié un livre illustré a Londres qui sera distribué également aux Emirats arabes unis le mois prochain lors de la foire d’art contemporain Art Dubai.

« Nous sommes des errants », avoue l’artiste, « nous menons nos réflexions là où le dogme faiblit, aux marges de cette culture eurasiatique », poussés par le désir de mieux connaître et faire connaître, « et pour créer du dialogue, par exemple sur les liens entre le langage et le sacré, sur la pensée triangulaire, le rapport trop rare entre spiritualité et humour, et nos œuvres sont autant de talismans de ces histoires : comme dans nos travaux sur les liens entre l’Iran et la Pologne ». Un travail nommé ‘Friendship of Nations: Polish Shi’ite Showbiz’ qui relate la fascination pour le mouvement Solidarnosc en Iran, l’exode de 140 000 Polonais vers Téhéran durant la Seconde Guerre mondiale, ou les modes vestimentaires polonaises inspirées de la culture perse.

L’axe Paris – Moscou

Au fond, avoue le jeune homme, nous n’avons pas un but artistique mais éducatif. « L’art occupe actuellement le Zeitgeist comme la mode dans les années 1990 et le cinéma dans les années 1970. On utilise donc l’art comme plateforme pour apprendre autrement ». Lui et sa partenaire revendiquent une approche ‘souk’, qui se veut généreuse et tournée vers le public, un mélange entre sculptures, images, textes, performances, objets, créations, etc. Slavs and Tatars travaille ainsi esthétiquement à travers les langues, quatre langues surtout, le russe, le polonais, le perse et le français, d’où la place de Moscou, Varsovie, Téhéran et Paris dans leurs œuvres et livres. « Moscou est ma ville idéale, Paris mon havre de paix entre  tous ces pôles », conclut Payam. Tout un programme qui se poursuivra le 7 mars au Centre Pompidou pour une conférence – performance sur les questions « du langage nécessaire à une approche mystique de la modernité et une approche affective de l’art », puis au Global Art Forum en marge de Art Dubai le 20 mars, au Künstlerhaus de Stuttgart du 9 mars au 6 mai, et à Paris ce printemps : au Palais de Tokyo et à l’Ecole des Beaux Arts. Plus de détails bientôt !

visuel : quelques œuvres extraites du site du collectif

 

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Melissa Chemam

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