Danse

‘Vollmond’ de Pina Bausch : Ode aquatique déton(n)ante

‘Vollmond’ de Pina Bausch : Ode aquatique déton(n)ante

25 février 2013 | PAR Soline Pillet

Le plateau du Sadler’s Wells, tout de blanc vêtu la semaine dernière pour ‘Two Cigarettes in the Dark’ s’habille de noir du 22 au 25 février 2013 pour le décor lunaire de ‘Vollmond’, l’une des dernières créations de la chorégraphe allemande. Deux pièces aux antipodes, emblématiques de l’évolution de Pina Bausch en deux décennies.

 

Hier soir au Sadler’s Wells de Londres, une standing ovation sans précédent a accueilli le TanzTheater Wuppertal à l’issue de la seconde représentation de ‘Vollmond’ (‘Pleine Lune’). Le spectacle à peine achevé, la salle s’est levée comme un seul homme, acclamant les danseurs qui, en dépit de trente ans de succès international, paraissent eux-mêmes un peu surpris. Peut-être l’effet du film ‘Pina’ de Wim Wenders, sorti en 2011, y est-il pour quelque chose, puisqu’il reprend de nombreux éléments de la pièce, du thème musical de la bande-annonce à la photo de l’affiche.

En dépit de ce succès certes mérité, les habitués des oeuvres de la grande dame ne retrouveront pas nécessairement la signature unique qu’ils affectionnent tant. En effet, l’ambiance musicale électro-lounge quasi-uniforme et le sombre du décor confèrent à la pièce une froideur inhabituelle.  L’emballage asceptisé de ‘Vollmond’ en fait une oeuvre clinique, dépourvue de l’humanisme délirant et chaleureux de la chorégraphe. Dans certaines scènes, la bande-son à la limite de la musique d’ascenseur anéantit carrément la puissance des images. En matière musicale, Pina nous avait habitués à davantage de sensibilité, avec ses mélodies soigneusement choisies collant toujours parfaitement au contexte. Autre surprise de taille, l’esthétisme extrême et l’abstraction priment pour une fois sur la mise en situation et l’originalité à rebrousse-poil qui font d’ordinaire notre bonheur. De sublimes images naissent cependant de la rencontre entre les interprètes et la scénographie époustouflante signée Peter Pabst, collaborateur de longue haleine du TanzTheater Wuppertal. Un énorme rocher repose sur le plateau entièrement noir, lui donnant des allures lunaires. Les hommes aux corps façonnés et les femmes, aux robes comme aux chevelures longues et châtoyantes, sont tout en beauté et en fougue.

 

La distribution met en valeur les jeunes recrues de la compagnie pour réserver une place plus discrète aux danseurs mythiques. Ditta Miranda Jasjfi, microscopique danseuse à la puissance insoupçonnée, et Silvia Farias Heredia, d’une grâce et d’une féminité envoûtantes, explosent littéralement.  Leurs multiples apparitions en solo dégagent une énergie saisissante et une grâce empreinte de danse indienne traditionnelle. La succession de solos à la chorégraphie vive et sophistiquée font de ‘Vollmond’ une pièce de danse contemporaine très calibrée, assez éloignée du style bauschien. Dominique Mercy et Nazareth Panadero, les ‘vieux de la vieille’, sont la caution danse-théâtre de la pièce, et en dépit d’interventions sublimes ou drôles, restent assez extérieurs au coeur de l’action. Chaque fois que l’hilarante Nazareth Panadero apparaît, les rires fusent. Avec sa voix grave et son fort accent espagnol, elle distribue comme des bonbons ses répliques: ‘Je me suis faite belle pour la photo. Tu peux m’embrasser sur la joue, sur le front, sur l’épaule, sur la bouche. ça dépend de ce qu’on veut…’ Un peu plus tard, elle pose une chaise en bout de scène avant de quitter le plateau: ‘Les fantômes aussi ont le droit de s’asseoir de temps à autres.’ Inoubliable dans bon nombre des pièces du répertoire de la compagnie, on la revoit toujours avec plaisir, même si son corps visiblement fatigué la cantonne à des rôles plus théâtraux.

 

‘Vollmond’ est surtout un hommage aux éléments, comme les affectionnait particulièrement Pina Bausch dans ses oeuvres les plus récentes. Ici, l’eau est omniprésente. Elle tombe du ciel en pluie fine ou forme une rivière sur la scène, que les danseurs traversent à la nage. Elle s’échappe des bouteilles de plastique que les danseurs manipulent, ou semble étrangement absente des tas de verres vides qu’ils utilisent comme accessoires. Plus la pièce avance, plus les danseurs font corps avec l’eau, l’embrassant avec sensualité, augmentant ainsi le niveau de tension physique de la pièce jusqu’à l’apothéose finale. Le spectacle se clôt sur une longue séquence spectaculaire où tous les danseurs investissent le plateau, courent et sautent sans répit, s’éclaboussent à grand renfort de seaux ou de mouvements saccadés. Les cheveux mouillés tournoient, les corps explosent et libèrent un niveau d’énergie rare sur un plateau de théâtre. Même si l’on est loin de la Pina Bausch incisive et humaniste que l’on adore, difficile de ne pas reconnaître à ‘Vollmond’ ses qualités esthétiques et ses images d’une beauté pure. On sort de là revigoré, comme après une promenade en pleine nature.

 

 

 

 

 

Visuel : (c) Théâtre de la Ville

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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