Danse
Suresnes (suite) : Original Magik Step et Raphaëlle Delaunay

Suresnes (suite) : Original Magik Step et Raphaëlle Delaunay

28 janvier 2013 | PAR Géraldine Bretault

Tandis que Pierre Rigal présentait la version longue de Standards dans la grande salle du théâtre Jean Vilar de Suresnes, nous avons assisté à la double programmation de la salle Aéroplane : No Limit, No Time, du collectif Original Magik Step, autour de Jean-Claude Marignale, et un solo vibrant de Raphaëlle Delaunay, sobrement intitulé Debout!

No Limit, No Time, Original Magik Step

Le décor est simple, un sablier suspendu en fond de scène, une cellule couleur camouflage fermée d’un film transparent qui retient un des danseurs en captivité, et trois valises, marquées du sceau « Original Magik Step ». Ce qui suffit à Kean-Claude Mariginale, Richard Passi et Moussa Sétouane, complices de longue date, pour brosser une série de saynètes rondement enchaînées. Où sommes-nous ? Quelque part en banlieue, semblent suggérer la bande son et les pas de break. Et pourtant, rien de sordide ou de démonstratif. Si les fléaux redoutés sont slamés au début de la pièce – quotidien, routine, répétition -, leur illustration très graphique et ludique fuit tout misérabilisme.

D’ailleurs, des valises siglées aux pantalons à fines rayures,en passant par le jeu avec la poursuite du projecteur, c’est clairement la métaphore du cirque qui est filée ici. Nos trois compères entendent montrer la voie et élargir les horizons de tout un chacun. Saltimbanques du bitume, ils usent de leurs silhouettes très contrastées pour mettre en scène les galères du quotidien, avec comme socle indéfectible une amitié à toute épreuve. L’univers visuel et sonore est riche, faisant référence aussi bien aux comic strips qu’au scratch mimé avec un jeu de jambe endiablé, toutes semelles crissantes, des lampes de poche fixées aux chevilles.

L’éclectisme est de mise – la voix de Martin Luther King sera du voyage – et pour finir, quand vient le temps de boucler la boucle, les mots d’ordre sont ressassés : « agir, réagir, prendre un cap, résister, tracer sa route, danser, penser… ». Surtout, ne pas s’alourdir et filer droit devant, cap sur l’optimisme. Un message universel également accessible aux enfants, présents en bon nombre ce soir.

 

Debout !, Raphaëlle Delaunay

Suresnes cités danse, c’est aussi la diversité d’une scène, ô combien illustrée par la programmation de cette soirée : une brève pause, puis la pétulance du trio d’Original Magik Step cède la place à la silhouette menue de Raphaëlle Delaunay.

Quand elle était petite, nous raconte sa voix en off, lorsqu’on lui demandait ce qu’elle voudrait faire plus tard, elle répondait « Jésus-Christ ou danseuse étoile ». La première place étant déjà prise, s’amuse-t-elle, ne restait plus que la seconde… Derrière la boutade, c’est toute l’exigence d’absolu de la chorégraphe qui se dessine, et Debout ! se révèle un solo dense et profond, ciselé, complètement engagé.

À mesure que défilent les souvenirs, les réminiscences dansées, on pense aux carnets chorégraphiés de Gallotta, autre tentative d’exprimer un ressenti intime à travers la danse. Que reste-t-il chez le danseur, de tout le travail accompli auprès des chorégraphes ? Plusieurs anecdotes ont trait à Pina Bausch, pour qui Raphaëlle a dansé. L’une d’elle dit en quelques mots toute la personnalité de la chorégraphe regrettée : alors que Raphaëlle s’était horrifiée de reconnaître Jean-Marie Le Pen parmi le public au Théâtre de la Ville, Pina l’avait tranquillement rassurée : « Don’t worry, Raffaella, I’m stronger than him… »

Ce que danse Raphaëlle ce soir, c’est peut-être tout simplement la marge de liberté qu’elle a conquis pour elle-même, envers et contre tout (s). Car se rend-on compte de la difficulté de poursuivre un rêve comme celui de devenir ballerine quand la peau même se refuse à cet emploi ? À l’opéra, les bretelles des tutus sont couleur chair, c’est-à-dire rose. Aussi, quand Raphaëlle intègre le corps de ballet à 15 ans, elle s’entend dire, pour remédier à ce « problème » qui viendrait rompre l’harmonie générale : « Je préfère que tu blanchisses ta peau ». La violence sourde n’est jamais loin, et pour se raconter – pas facile de trouver sa voie, quand on est toujours renvoyée à la marge, hip hopeuse chez les petits rats et ballerine chez les B-boys. La chorégraphe a donc choisi une forme cyclique, celle du thème et variations, qui lui permet de développer son discours tout en resserrant les liens avec le public.

Lors d’une récente résidence au Maroc parmi des danseurs de hip hop, la chorégraphe confiait avoir entrevu de nouveaux chemins de danse, de nouvelles sensations. Dont acte. Avec beaucoup de générosité, de pudeur et de sincérité, l’air de ne pas y toucher, Raphaëlle Delaunay mêle son expérience intime à la grande histoire de la danse et nous bouleverse par sa présence fragile et inébranlable.

 

Crédits photographiques © Dan Aucante

Premier Homme de Xavier-Marie Bonnot: un polar bien loin des sentiers battus
Maurice Arama nous parle de Delacroix auprès des juifs du Maroc- Avec Akadem
Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture