Danse

Reprise de Calacas au Fort d’Aubervilliers : Bartabas interroge la postérité de son art

11 novembre 2012 | PAR Géraldine Bretault

Fort du succès de sa tournée précédente, le théâtre équestre Zingaro rejoue Calacas à Aubervilliers, avant de reprendre la route. Sur le point de fêter ses vingt-cinq ans d’installation dans ce lieu, Bartabas s’interroge aujourd’hui sur l’engagement de l’artiste, la notion de répertoire, les questions de transmission.

Bartabas a toujours vigoureusement défendu son statut d’artiste à part entière. Loin de privilégier la vie de bohème, il a préféré miser sur le travail comme sacerdoce, l’ancrage dans un lieu à la fois historique et en marge, et le renouvellement perpétuel de ses sources d’inspiration. C’est ce qu’il nous rappelle en cette rentrée, dans son joli Manifeste pour la vie d’artiste. Comme il le reconnaît lui-même, le sujet abordé à chaque création n’est jamais au fond qu’un prétexte à explorer de nouvelles formes, à l’image de sa curiosité pour des univers plastiques aussi variés que la danse, l’art culinaire ou la tauromachie. Grand ami de Pina Bausch, il s’interrogeait d’ailleurs avec elle sur les modalités possibles de la transmission d’un répertoire. Comment transmet-on des pièces finalement aussi chorégraphiques, lorsque les Étoiles ont quatre pattes ? Une part de nostalgie tournée vers l’avenir s’instille peu à peu dans son univers, entre les projections vidéo de ses anciens spectacles proposées dans le restaurant Le Chapiteau, ou encore l’ouvrage rétrospectif à paraître, illustré par Ernest Pinon-Ernest et rédigé par André Velter. On peut d’ailleurs appréhender sous cet angle l’autre pan de son art à l’Académie équestre de Versailles, prolongement direct de son travail avec l’animal, mais aussi de son expérience avec les hommes qui les montent.

Mais revenons à Calacas. Bien souvent, Bartabas n’a pas voyagé dans les pays qui servent de toile de fond à ses pièces. Un procédé qui lui permet de puiser sans retenue dans le folklore local – gauchos bedonnants, sombreros, vieilles danseuses de flamenco – pour mieux le restituer dans un agencement scénographique qui lui est propre. Dans bien des cultures, les coutumes associées à la mort impliquent l’idée de mouvement, qu’il s’agisse du passage entre la vie et l’au-delà, ou des excursions dans les inframondes. Ainsi, à l’image des traditions mexicaines associées à la Fête des morts, Bartabas dit s’être inspiré du thème des processions et du carnaval pour mieux mettre en valeur l’énergie vitale du cheval et jouer sur les différentes perceptions de la vitesse. Inversant le dispositif imaginé pour Darshan, qui emmenait le public dans une contemplation hypnotique grâce à la lente rotation des gradins, il a ici imaginé, avec l’aide de Patrick Bouchain, une seconde piste en hauteur, qui vient doubler de son anneau le cercle central.

L’effet d’immersion dans ce spectacle total est immédiat, entre les percussions assourdissantes des chinchineros chiliens qui gravitent entre les deux pistes et l’odeur des chevaux qui foulent la piste en terre battue juste derrière vous – quand vous ne recevez pas quelques projections de terre sur la tête ! Plus que le déplacement d’un point à un autre, c’est le cercle qui prédomine ici. Idéalement placés pour observer la beauté des chevaux souvent lancés au galop, chevauchés par des squelettes grimaçants de chair ou de résine, nous avons l’impression de nous trouver au cœur d’un zootrope grandeur nature. Les neuf cercles de l’Enfer ne sont pas loin, et c’est finalement davantage cette cavalcade qui n’en finit plus de s’arrêter pour reprendre de plus belle qui marque le plus fortement nos mémoires. Cercles redoublés par les numéros de voltige sur les chevaux et dans les airs, ou encore par des hommes cagoulés qui entonnent des circonvolutions proches des derviches tourneurs, munis d’un carrousel de squelettes.

Un spectacle vif, très musical – ponctué de nombreux intermèdes de percussions les plus variées -, chatoyant, où le rire jaune de la Faucheuse est emporté dans un tourbillon sans fin.

« Ce qui m’intéresse, avec Calacas, c’est la danse macabre. Une danse de mort, c’est aussi une danse de vie. J’installe tout, comme un carnaval, et après, je laisse le spectateur voyager dans l’image. C’est l’une des caractéristiques de Calacas. » Bartabas


Crédit photographiques : Calacas – Création de Bartabas pour le théâtre équestre Zingaro © Agathe Poupeney/PhotoScene.fr

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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