Arts

Les manuscrits de Romain Gary enfin exposés

09 décembre 2010 | PAR Alienor de Foucaud

Jusqu’au 20 février, le Musée des lettres et manuscrits expose 160 documents issus des archives de Romain Gary retraçant le parcours de l’écrivain aux quatre signatures. Un hommage à un grand écrivain du XXème siècle, un prestidigitateur de l’écriture et de la vie.

 

De cet homme on sait tout, on ne sait rien. Les biographes sont unanimes, ou presque, pour la première période de sa vie, de sa naissance à sa carrière de diplomate. Ils changent et varient par la suite, pour la plus formidable mystification littéraire du siècle passé. Gary, Ajar, Bogat, Sinabaldi, une sarabande de masques. L’exposition qui dévoile la plus grande collection de manuscrits garyens propose de découvrir enfin la vérité. Qu’est-ce qu’un manuscrit si ce n’est l’empreinte indélébile du mouvement d’une main ? Et qu’est ce qu’une main pour un artiste, sinon le prolongement de son âme, des secrets mécaniques de son cœur ? On est toujours nu devant ses propres mots, démasqué.

 

Cet homme est un mystère à plusieurs visages, l’approcher de plus près, un défi. Traité aves une certaine condescendance par la critique de son vivant, mais lu et apprécié par un public fidèle et international qui fait un triomphe à ses livres, Romain Gary a vu un certain nombre d’entre eux portés au cinéma et au théâtre. C’est sous le nom d’Emile Ajar (« braise » en russe) que Romain Gary (« brûle » en russe) suscite le plus fameux tumulte littéraire du XXème siècle. Souffrant d’être incompris par une critique dont il veut mettre quelques préjugés à l’épreuve, il s’invente une nouvelle identité et rédige plusieurs romans avec une créativité renouvelée : Gros-Câlin (1974), La vie devant soi (1975), Pseudo et L’Angoisse du Roi Salomon (1979). Gary demande à son neveu Paul Pavlowitch d’assumer ce personnage auprès des médias, subterfuge et virtuosité qui feront de Romain Gary le seul auteur à obtenir deux fois le prix Goncourt : en 1956 pour Les Racines du ciel, puis en 1975 pour La Vie devant soi. Cette farce tragique ne sera révélée qu’après sa mort dans un fascicule intitulé Vie et Mort d’Emile Ajar, publié à titre posthume, avec cette dernière phrase en signe d’adieu et de clin d’œil : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. »

 

Jaloux de son indépendance, cet humaniste au style flamboyant s’est toujours tenu à l’écart des chapelle et des coteries littéraires. La Résistance est un mot clé pour comprendre un auteur, profondément engagé, qui présente souvent des héros en lutte contre des puissances qui le dépassent. Son œuvre porte en filigrane la marque de son combat pour la Libération, à l’origine d’une fidélité jamais démentie au général de Gaule qu’il rejoindra à Londres dès la première heure. Diplomate, voyageur, romancier et séducteur, il est le grand illusionniste des lettres françaises. Sa revanche posthume et jubilatoire contre ceux qui sous-estimaient Romain Gary et portaient Emile Ajar aux nues est celle de l’humain contre la bêtise, et par son œuvre de la vie contre la mort. Estimant qu’il avait passé la limite au-delà de laquelle son ticket n’était plus valable, il a prouvé par son dernier geste qu’il n’était pas besoin que l’arbre demeure sur pied pour que les racines montent pour toujours au ciel. Romain Gary nous a quitté le 2 décembre 1980, lui qui avait affirmé : « Je n’ai pas une seule goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines ».

 

Entre l’intensité slave et le vaudeville français, il y avait chez Romain Gary, l’écrivain, génial, humain, trop humain ; et le vieux beau en pantalon de cuir et chemises de soie arborant son pin’s en croix de lorraine. Ici, le Lituanien qui s’éclipse à l’aide d’un browning. Là, le hippie gaulliste qui drague à la terrasse des cafés. Il faudrait ainsi explorer quelques traits du tempérament garyen, son donjuanisme si essentiel à l’estime de soi d’un homme, qui en fin de journée, avait toujours besoin d’une femme pour l’admirer ; ou sa façon de se croire posséder par un « dibbouk », et d’en devenir un lui-même, afin de vivre en autrui « comme un asticot dans une carpe farcie ». Tout cela a engendré trente-deux romans, souvent magnifiques. Il faut en lire une bonne douzaine pour comprendre le destin de cet écrivain qui voulut toujours rembourser sa partie d’adoption avec des mots.

 

Par la profusion et la richesse de ses ouvrages, de ses styles d’écriture, de ses moyens d’expression, Romain Gary nous enchante avec une œuvre dense, variée, chargée d’humour, d’esprit et d’humanité. Romain Gary a fait couler beaucoup d’encre de son vivant et suscite toujours de l’effervescence. C’est un vrai romancier.

 

Romain Gary, des Racines du ciel à La Vie devant soi, Musée des lettres et manuscrits

222, bd St Germain 75007 Paris

Jusqu’au 20 février 2011

Du mardi au dimanche de 10h à 19h, jeudi jusqu’à 21h30

Entré : 7 euros, tarif réduit : 5 euros, gratuit pour les moins de 12 ans

01 42 22 48 48 www.museedeslettres.fr

 

Publications : Lectures de Gary, coédition Gallimard/Musée des lettres et des manuscrits/Le Magazine littéraire, 35 euros.

Plume, n°55, 8 euros

 

Infos pratiques

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Alienor de Foucaud

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