Arts
La photographie numérique: un genre à part

La photographie numérique: un genre à part

03 mai 2013 | PAR Charlotte Dronier

« La révolution numérique, à l’instar de la révolution de l’imprimerie, est peut-être en passe d’apporter, non pas ce qui compte le plus à nos yeux aujourd’hui, mais ce dont on s’avisera plus tard: une nouvelle dimension esthétique. » Fred Forest

Le principe de la photographie questionne dès ses origines l’ambigüité d’un réel tangible, figé. Le développement des techniques numériques durant ces dernières décennies vient troubler davantage ce que nous tenions jusqu’alors pour acquis. L’Homme et sa représentation, son évolution, les codifications des genres sont remises en cause au profit d’un idéal androgyne, la conception d’êtres hybrides, de créatures monstrueuses. Les certitudes se distordent tandis que se produit l’avènement de la culture des apparences.

Le spectateur et son regard, co-producteurs de sens avec l’auteur et son modèle, se trouvent ainsi instantanément face à leurs limites et leur possible dépassement.

Le corps en miroir à l’ère du numérique: du reflet à son émancipation
Du vrai au vraisemblable

Comme le développe Catherine Fontaine dans Le corps, l’image, les nouvelles technologies, « la capacité de mise en mémoire, les possibilités de simulation, d’hybridation avec le réel, de fusion des registres d’images, l’interaction à distance donnent à l’image une présence différente dans notre vie. L’image peut simuler le réel mais ne nous donne pas davantage confiance en son existence, elle est une matrice ouverte à toutes les possibilités d’interactions et de transformations. Elle n’est plus le lieu où se construit la représentation du corps de l’homme, mais elle interroge le couplage du corps et de la machine dans lequel le corps est démultiplié et perd son unité. » Ces métamorphoses opérées par le numérique peuvent se faire à l’infini et à volonté, générant ainsi des sujets à la lisière d’un « ça a été » et d’un « ça serait ».

Fascinés par la chirurgie plastique et les progrès de la biologie, les artistes explorent à partir des années 1980 les questions d’éthiques sociétales, dont celles du clonage, l’angoisse des manipulations génétiques, l’androgynie ou la perte d’identité. Ces sujets se voient depuis fortement démocratisés et réappropriés à travers de multiples logiciels de retouches et de morphing accessibles au grand public, tels que Photoshop sur ordinateur ou des applications smartphones.

De la représentation à la simulation: vers de nouveaux morphotypes génétiques

Le concept d’identité, la représentation du corps se retrouvent donc éclatés. L’artifice se réalise d’une façon de plus en plus crédible et réaliste: incrustations ou fusions d’images, raccords entre les collages, compositions, superpositions peuvent maintenant être parfaitement dissimulés. En confrontant les sujets présents à leur possible devenir, la photographie numérique et le morphing défient les lois naturelles, les transfigurent, dont voici quelques exemples probants.

• Nancy Burson
Parmi les artistes ayant interrogé les possibilités numériques et le genre, Nancy Burson est une figure incontournable. Depuis 1979, elle utilise ainsi l’ordinateur pour générer des images réalistes d’êtres fictifs issus de la fusion du masculin et du féminin ou de diverses origines ethniques. A travers ces portraits hybrides dénués d’identité véritable mais prenant essence au sein de visages réels, Nancy Burson invite le spectateur à se questionner sur ses propres caractéristiques, puisque le portrait est censé révéler un indice irréfutable de la personnalité, de l’incarnation d’un individu. Il ne s’agit plus d’être mais de « par-être ».

• Anthony Aziz & Sammy Cucher
Depuis 1990, ce duo d’artistes a pour paradigme la monstruosité de l’être humain face à l’emprise cauchemardesque de la société hyper-technologique. Leurs mutants qui en émanent ont le corps lisse, asexué, les orifices clos, comme enfermés dans un monade inexpressive.

• Keith Cottingham
Il travaille lui aussi avec des images générées par l’ordinateur. Toutefois, à la différence des artistes cités précédemment, Keith Cottingham ne réalise pas ses photographies à partir de portraits préexistants mais il les élabore en conjuguant masques d’argile, dessins anatomiques, morceaux de peau, cheveux, et traits physionomiques scannés et numérisés. Ses Fictious Portraits, Triplets (1993) représentent trois jeunes adolescents hyper-réalistes sur un fond noir, comme le veut la tradition classique. Grâce à la minutie du numérique, le spectateur non informé ne pourrait déterminer s’il s’agit d’êtres clonés réels ou illusoires, tant leur aspect paraît tangible. Keith Cottingham nous invite donc à sa manière à nous interroger sur la crédibilité des images et notre condition humaine à l’ère du numérique.

• Valérie Belin
La dichotomie entre réel et fiction éprouvée par notre regard confus face au médium argentique ou numérique est particulièrement explicite lorsque l’on confronte les séries des Modèles (2001) et des Mannequins en plastique (2003) de Valérie Belin. Dans la première, les sujets vivants ont pourtant des visages sans expression et l’air absent. Malgré l’exactitude de chaque détail, ils n’offrent aucune individualité. Toutefois, dans la seconde, les mannequins inanimés semblent pourtant plus vrais que nature. « Ainsi, bien plus qu’un médium figuratif, la photographie offre à l’artiste la possibilité de sonder l’évanescence des frontières entre réalité et illusion, révélant le surnaturalisme profond de ses portraits.»

En forgeant une nouvelle réalité numérique fondée sur la croyance des spectateurs en la véracité photographique traditionnelle, les artistes pionniers ont ainsi permis d’introduire une reconsidération de l’individu au moyen d’un médium de masse profondément ancré dans nos pratiques. « Avec l’image numérique, le rapport image-réalité est cassé pour toujours. Nous approchons une époque où personne ne pourra dire si une image est vraie ou fausse. » Cette phrase de Wim Wenders s’avère donc être prophétique.

Le fait que le numérique puisse manipuler le réel de manière indécelable semble avoir contribué à l’instauration d’autres canons esthétiques. L’art étant toujours le reflet de la société, monstres, clones, transsexuels et androgynes habitent ainsi l’imaginaire quotidien contemporain, oscillant entre fascination et répulsion.
Par l’influence du pouvoir des images, il semblerait que notre perception évolue et tende vers l’acceptation et la mise en pratique de la manipulation. « Nous sommes devant une crise d’identification, qui joue sur les apparences, et dans laquelle l’identité de l’individu à l’écran est falsifiable à volonté. Le paradigme des images appartient au corps dans ce cas précis sous forme d’une matrice dont l’identité peut fluctuer. »

La photographie numérique est donc une prolongation dans le champ des possibles du virtuel permettant la récurrence et l’habitus d’une pensée et de pratiques sociales pourtant séculaires comme le travestissement et l’androgynie, mais dont la réalité avait paradoxalement été marginalisée…

Visuels :

0. Bettina Rheims, Andy B., se?rie Gender studies 201
1. Nancy Burson, He With She and She With He (diptych), 1996
2. Aziz & Cucher, Pam and Kim, série Dystopia 1994-1995
3. Keith Cottingham, Triplets, 1993
4. Valérie Belin, Sans titre, n°7, 2003 (de la série Mannequins, 2003)

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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