Arts

Jeux de regards au Jeu de Paume

10 février 2010 | PAR Ariane Lecointre

Une exposition pour deux grandes artistes qui font dialoguer l’esprit et l’image, mobile ou immobile à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 6 juin 2010 au musée du Jeu de Paume. Lisette Model (1901-1983) et Esther Shalev-Gerz explorent les chemins tortueux de la mémoire et de la vue.


Lisette Model regarde, furète, cherche l’invisible par le biais magnifique de son appareil-photo. Or le minuscule et l’imperceptible se trouvent justement là où l’évidence sature l’espace : dans la rue. Il est possible, dans le public, de trouver ces regards perdus, ces attitudes étranges, ces beautés monstrueuses. Les séries de Lisette Model sont une quête de l’humain.
Un bonhomme au ventre fier, tendu d’une chemise blanche, les yeux globuleux et fermés, porte des livres sous le bras (Man with Pamphlets, Paris 1933-1938) est une des premières photographies de l’exposition. Elle donne d’emblée l’empreinte de Model, qui capte la population des bars et des rues, souvent en contre-plongée, comme pour laisser la part belle aux corps et aux scènes dominateurs et prolixes. Lisette Model dit recevoir « une leçon » de la photographie et sa technique s’en ressent. Le résultat est une image humble.
Model est une nomade, née en Autriche, elle s’installe en France avec sa mère en 1926. En 1934, elle commence à Nice sa première série, la « Promenade des Anglais », des portraits de riches bourgeois de la côte, arrogants et caricaturaux. Certains de ces clichés figureront dans la revue communiste Regards. Lisette Model et son époux quittent la France pour les États-Unis en 1938.

C’est outre-Atlantique que Lisette Model fait ses photographies les plus célèbres. La série « Reflections » met en image la transparence, les superpositions, et l’écran qui, loin de séparer, rapproche. Une main manucurée dans une vitrine se superpose aux buildings américains, donnant l’impression de les protéger. Les décors et les personnes sans rapports se collent les uns aux autres dans un reflet et finalement dans l’aplat de la photographie. Il n’y a pas de rapports non plus entre les jambes floutées des passants, coupées du reste du corps, et le trottoir figé. « Running Legs » figure la précipitation, le mouvement incessant de la ville. Mais l’alchimiste photographe sublime l’agitation et la superficialité de la ville, lui conférant par l’image une magie mystérieuse.
Outre la rue, Model s’immisce dans les cafés et les cabarets pour trouver l’instant intime au milieu du monde. Ses photos de couples au bar sont ancrées dans la réalité, la population qui les entoure rappelle au spectateur que les amoureux ne sont pas seuls.
Lisette Model capte aussi l’ « inquiétante étrangeté » du monde, à travers ce travesti hors d’âge, mi-homme mi-femme, qui semble asexué (Albert-Alberta, Hubert’s 42nd Street Flea Circus, New-York, 1945), au visage grinçant, ou désabusé.
Les images de Lisette Model sont troublantes, chargées de sens, empreintes d’expressionnisme. L’artiste recadre ses clichés, l’agencement des corps n’est donc jamais gratuit, et souvent à déchiffrer. Les hommes sont individualisés mais appartiennent cependant à la foule, à une classe, au cercle restreint de la minorité qui dérange.

Loin de la rue, Esther Shalev-Gerz se plonge dans la mémoire, un miroir intérieur, qui se reflète au spectateur : « Ton image me regarde !? ». La vidéo est le support le plus souvent utilisé, traduisant parfaitement la progression et l’évolution du souvenir.
L’artiste instaure un dialogue entre les spectateurs et les participants à ses œuvres. Un partage qui passe par le son, l’image mobile ou immobile, l’attention. Le judaïsme a la part belle de cette exposition, avec deux installations importantes. « Entre l’écoute et la parole : derniers témoins d’Auschwitz » figure la progression séquentielle de la mémoire. Esther Shalev-Gerz a filmé individuellement quelques survivants de la Shoah, et projette le même film sur trois écrans, avec 7 secondes de décalage. Le visage de vieil homme se lève, sa bouche s’ouvre, ses yeux se perdent, à trois reprises, sans aucun son, l’espace est saturé par le silence et l’émotion d’une mémoire boiteuse. « MenschenDinge » (L’Aspect humain des choses) présente une série d’objets retrouvés à Buchenwald à travers le regard de cinq professionnels : un historien, un archéologue, une restauratrice, le directeur du mémorial de Buchenwald et une photographe. Ces traces humaines sont offertes à une interprétation personnelle, l’imagination est libre d’y voir ce qu’elle souhaite. Une plaque de métal couverte de noms et de chiffres gravés par les concentrationnaires, une règle volée à l’usine et transformée en peigne, une gamelle décorée sont autant d’objets qui ressuscitent le passé par le seul effort de lecture qui est fait par les professionnels et le spectateur.
Dans ses œuvres Esther Shalev-Gerz met en relation les individus et les sens, une femme s’écoute parler (White-Out : entre l’écoute et la parole, 2002), la mère retourne avec sa fille dans les traces du passé (« Sound Machine », 2008), l’image collabore avec l’individu (« D’eux », 2009)…
La communication, et même la communion entre les êtres, est repensée, l’image est mise en abyme, ouvrant les chemins de l’intimité.

Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris , M° 1, 8, 12: Concorde, Renseignements : 01 47 03 12 50 ou sur le site. Ouverture le  Mardi (nocturne) : 12h à 21h, du Mercredi au vendredi de 12h à 19h, Samedi et dimanche : 10h à 19h, Fermeture le lundi,  7 €, Tr 5 €, les « mardis jeunes » : entrée gratuite pour les étudiants et les moins de 26 ans le dernier mardi du mois, de 17h à 21h

C’est la Saint Valentin, oh my gode?
Les derniers instants de la Loco / Machine du Moulin Rouge
Ariane Lecointre

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