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United States of Abstraction au Musée d’arts de Nantes – Derniers jours

United States of Abstraction au Musée d’arts de Nantes – Derniers jours

13 juillet 2021 | PAR Mikaël Faujour

Alors que l’abstraction au féminin occupe les cimaises du dernier étage du Centre Pompidou, à Nantes, ce sont les derniers jours de l’exposition United States of Abstraction. Artistes américains en France, 1946-1964. Une exposition historiographique qui offre quelques belles découvertes et redécouvertes.

En 1983, sortait l’essai de Serge Guilbaut Comment New York vola l’idée d’art moderne, analysant l’écosystème artistique – des collectionneurs et directeurs de musées aux galeristes, artistes et théoriciens –, s’efforçant à analyser la vérité historique sous le mythe d’un triomphe états-unien après-guerre. En 1999, Frances Stonor Saunders enfonçait le clou avec un Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (publié en français en 2003), montrant le rôle qu’avait joué la CIA dans l’organisation d’un triomphe de l’art « libéral » états-unien, en particulier avec la « tournée » des artistes expressionnistes abstraits en 1954. Plus récemment, dans un ouvrage non encore traduit en français (Making Art Panamerican: Cultural Policy and the Cold War), Claire F. Fox montrait le dessous des cartes d’un triomphe à travers les Amériques d’un art abstrait supposé symboliser la liberté individuelle libérale, sous financement direct ou indirect des États-Unis, notamment via l’Union panaméricaine (ancêtre de l’Organisation des États américains), pour contrer l’art révolutionnaire ou démocratique inspiré du muralisme mexicain – un art de « liberté » qui accompagnait coups d’État et autres ingérences, dans la continuité du renversement du président guatémaltèque Jacobo Árbenz en 1954…

Moins en prise avec ces enjeux géopolitiques, la belle exposition nantaise donne à comprendre un peu de ce qui s’est joué avec divers artistes, plus ou moins connus, de l’abstraction états-unienne (dont, entre noms les plus saillants, Sam Francis, Joan Mitchell, Ellsworth Kelly ou Mark Tobey). D’emblée, il est signalé que quelque 400 artistes ayant fait la guerre sous le drapeau étoilé ont bénéficié de la bourse du « G.I. Bill », « qui permettait à tout ancien combattant de financer ses études, en venant s’inscrire aux écoles d’art et académies parisiennes entre 1946 et 1953 ». L’exposition montre ainsi la participation aux explorations et expérimentations qui ont fait l’abstraction de l’immédiat après-guerre, et la place centrale qu’a continué à occuper Paris jusque dans les années 1960 pour la formation d’artistes nord-américains – certains faisant d’ailleurs le choix de rester vivre en France (Joan Mitchell, Shirley Jaffe…).

Divisée en trois sections, l’exposition débute par un premier moment autour du critique Michel Tapié, découvreur et promoteur d’artistes américains réunis, au côté d’artistes européens de l’École de Paris, sous le label d’« Art autre ». L’exposition n’éclaire pas vraiment cette notion floue – notons que, dans la compétition intellectuelle pour la postérité, il est fréquemment arrivé à des critiques ou des artistes d’inventer des catégories à la va-comme-je-te-pousse – sans que cela ne recouvre vraiment une « école » hétérogène. D’ailleurs, lit-on dans le catalogue, Sam Francis disait à ce propos : « Lui [Michel Tapié], c’était un type très actif, genre entrepreneur. Je n’ai jamais rien compris à ce qu’il voulait dire par « Un art autre » ».

Vient ensuite la section « Paris est une île ». La relative indépendance financière due au « G.I. Bill », en plus d’un anti-américanisme de l’intelligentsia de gauche, apprend-on, expliquerait pourquoi beaucoup de ces artistes ont été peu visibles ou ont peu exposé ou participé de l’émulation artistique parisienne d’alors. Le rôle de « passerelle » du critique Michel Tapié y est donc fortement mis en avant, en dépit de faiblesses à conceptualiser la notion d’« art autre » sous laquelle il rassembla des artistes européens et nord-américains.

L’exposition s’achève en s’intéressant au renouveau de l’abstraction géométrique (« Hasard, modularité et mouvement »), à travers des rapprochements bien sentis (François Morellet-Ellsworth Kelly en particulier) donnant à découvrir aussi les peintures de Jack Youngerman ou les œuvres originales de Frank Joseph Molina (tamis peint sur contreplaqué, Deep Shadows, un caisson où s’animent des formes lumineuses, Orbits III).

Au côté d’œuvres d’artistes venus d’autres horizons (Hongrie pour Simon Hantaï, Canada pour Jean-Paul Riopelle, Allemagne pour Wols ou Hans Hartung…), de nombreuses toiles de peintres venus des États-Unis, en plus du Canadien Riopelle, sont exposées – dont quelques remarquables peintures de Joan Mitchell et, en particulier, les Blue Balls de Sam Francis (d’ailleurs choisies pour l’affiche de l’exposition). Au rayon des œuvres les plus fortes, celles de Simon Hantaï, en particulier la première, une œuvre sans titre datant de 1955, celles du Philippino-états-unien Alfonso Ossorio, quelque part entre Pollock et l’art brut, avec une pâte très épaisse et des tons vifs, ou bien encore une peinture de Lawrence Calcagno, où le grouillement de noir brossé paraît dévorer – ou être dévoré ? – par le blanc épais qui le circonscrit par le haut et le bas, pénétré de tons verts, bleus, roses.

À signaler : L’exposition sera bientôt visible au musée Fabre de Montpellier.

Musée d’arts de Nantes, jusqu’au 18 juillet.

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Mikaël Faujour

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