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Toucher le feu et sublimer la terre au musée Guimet

Toucher le feu et sublimer la terre au musée Guimet

02 juin 2022 | PAR Laetitia Larralde

Le musée Guimet dévoile sa nouvelle collection de céramiques contemporaines orientée vers la création féminine japonaise. Quand les femmes osent toucher le feu, sa magie se déploie.

Depuis 2016, le musée Guimet a orienté sa politique d’acquisitions vers les œuvres de femmes céramistes japonaises. Avec une douzaine de pièces des XXème et XXIème siècles acquises ces six dernières années, la collection, si elle reste encore modeste en regard de la quantité incroyable de trésors du musée, est pourtant remarquable. Mais pourquoi choisir cette voie ? La réponse est à chercher dans un marché de l’art ancien inatteignable et dans l’histoire du musée. Car lors de son voyage au Japon, Emile Guimet s’est intéressé à l’art « en train de se faire » et a rapporté une collection de céramiques de l’ère Meiji, dont on voit quelques pièces dans l’exposition, qui sont aujourd’hui devenues des pièces de valeur historique et artistique.

C’est donc en se plaçant dans les pas de son fondateur et en cherchant à ouvrir une nouvelle voie sur laquelle faire évoluer et compléter ses collections que le musée Guimet a choisi de s’engager dans la céramique contemporaine. Les nombreuses cartes blanches aux artistes contemporains (en ce moment Chiharu Shiota, à l’automne 2022 Wang Keping) créaient déjà des liens entre une collection d’art ancien et l’art contemporain, ancrant ainsi l’histoire dans nos problématiques actuelles. Et si le musée fait preuve d’un engagement fort envers les femmes pour qu’elles aient le premier rôle dans cette nouvelle collection, cela ne signifie pas pour autant qu’il se ferme aux créateurs masculins. Pour preuve, la fascinante sculpture en porcelaine de yogi recouvert de gouttes de rosée de Takahiro Kondo visible dans la bibliothèque historique.

Soutenir les femmes céramistes japonaises souligne l’évolution moderne de leur condition. L’accès des femmes aux ateliers de céramique est relativement récent au Japon. A partir de l’ère Meiji (1868-1912), elles commencèrent à être autorisées à participer à la vie de l’atelier, mais sans avoir le droit de manier un tour ou de toucher le feu. En effet, les croyances shintoïstes liaient l’art de la céramique et la religion et les femmes étant considérées impures, elles ne pouvaient donc pas toucher un four. De plus, traditionnellement la transmission dans les lignées d’artisans se faisait de père en fils ainé, privant les femmes d’un savoir-faire séculaire. Seule exception, présentée ici, la nonne Otagaki Rengetsu (1791-1875) lettrée et autodidacte, qui produisit des dizaines de milliers de pièces ornées de ses poèmes. Puis la seconde guerre mondiale est venue tout bouleverser, et en 1946 à Kyoto et 1952 à Tokyo, les femmes ont enfin pu entrer à l’université des arts et se former.

Cet état de fait, s’il a coupé les femmes céramistes de plusieurs siècles d’enseignement traditionnel, leur a également offert une grande liberté. Car la tradition au Japon dans l’artisanat d’art pose un cadre strict dans lequel développer ses talents, et la vocation utilitaire de la céramique, liée à l’art du thé, en est un particulièrement contraignant. Ne s’inscrivant pas dans cette tradition, les femmes sont donc libres d’inventer formes et matières et leur art se développe vers une céramique sculpturale, au fini texturé. Toutes les pièces présentées ici témoignent d’une maîtrise technique impeccable que ces trois premières générations de femmes céramistes mettent au service de leur créativité.

De nombreuses pièces ont des formes rappelant la nature, comme les fougères qui couvrent la surface du vase d’Hosono Hitomi, les fleurs de Tokumaru Kyoko, la courge aux couleurs poudrées de Katsumata Chieko ou encore les coquillages renfermant des trésors de Koike Shoko. La texture de chacune des pièces est d’une grande variété, allant du mat au brillant, en passant par les craquelures semblant sorties des profondeurs des volcans de Futamura Yoshimi ou les motifs estampés de Kitamura Junko. Citons enfin la plus jeune céramiste de la collection, Tanaka Yu, dont l’œuvre achetée en 2022 intrigue : ce furoshiki jaune, morceau de tissu traditionnel pour emballer les objets, enveloppe un parfait cube vide de son plissé fermé d’un nœud plus vrai que nature.

Nous aurions assurément aimé en voir plus, mais pour cela laissons à la collection le temps de grandir, en espérant que les acquisitions du musée se poursuivent dans la même veine.

Toucher le feu – Femmes céramistes au Japon
Du 1er juin au 03 octobre 2022
Musée national des arts asiatiques – Guimet, Paris

Visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Sculpture jaune en forme de furoshiki noué autour d’un cube, Tanaka Yu (née en 1989), 2020 – grès à glaçure mate, H57cm, L43cm, P43cm – Achat 2022 Ma 13155 © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier / 3- L’île de Cythère (Cythera Island), Tokumaru Kyoko (née en 1963), 2017, Japon – Porcelaine 47,9 x 25 x 29,8 cm, Achat de gré à gré 2021 MA 13123 © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier / 4- White form, Koike Shoko (née en 1943), 2019, Japon – Grès de Shigaraki glaçuré, H. 48 x 45 x 43 cm, Projet d’achat © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier / 5- Sculpture blanche conique arrondie, Hattori Makiko (née en 1984), 2019, Japon – Grès recouvert à l’extérieur et à l’intérieur de minuscules fagots d’argile rasé, 35,5 x 28,5 cm © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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