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Portraits de femmes, frontières et souci écologique au coeur des Rencontres d’Arles

Portraits de femmes, frontières et souci écologique au coeur des Rencontres d’Arles

06 août 2019 | PAR Yaël Hirsch

Après les feux de la première semaine de Juillet, les Rencontres d’Arles continuent de célébrer leurs 50 ans jusqu’au 22 septembre 2019. Dans un premier article, nous vous parlions de nos coups de cœur. Nous ajoutons ici d’autres chouchous, avec un petit parcours thématique fléché par les Rencontres : les femmes du chapitre « Mon corps est une arme », le souci du notre Planète, très mis en avant par l’approche topographique de la Fondation Luma et la question du brouillage des frontières, y compris invisibles de la valeur.

Les 50 ans en une chapelle

Pour fêter ce demi-siècle de rencontres, Toute une histoire se concentre à l’Eglise des Trinitaires. On y retrouve à la fois pêle-mêles mais choisis et guidés, les caricatures de Bruno Heitz et Jacques Penanguer les photos de Mathieu Asselin, Lucien Clergue, Martine Franck, Robert Doisneau, Jeff &Stacey Waters, Franco Fontana, Martin Parr, Henri Gruyaert, Chris Kilip, Massimo Vitali, Shoji Ueda, Suzanne Pastor… Le tout est thématisé selon des points forts des Rencontres comme passage à la couleur. Dans ce thème,  pour nous , l’oeuvre iconique est le quatuor de photos de David Balicki qui propose quatre portraits de figures importantes d’Arles : Maja Hoffmann, Christian Lacroix. Françoise Nyssen et Jean-Luc Rouquette (2005). L’on finit évidemment sur l’ensemble des affiches des Rencontres avec un lie photo-graphisme qui donne vraiment envie de commencer Arles par les Trinitaires, cette année.

 

 

Portraits de femmes

Par-delà notre coup de cœur pour la Grecque Evangelia Kranioti et son exposition Les Vivants, les morts et ceux qui sont en mer, à la Chapelle du Méjean, Pix Liao à la Croisière, les couples mères-filles de Tom Wood à la salle Henri Comte,  et la Movida au Palais de l’Archevêché (notre article), autour de la thématique « Mon corps est une arme » et même plus loin, les femmes sont sur le devant de la scène et au-delà des clichés pour ces 50e Rencontres d’Arles. A la Mécanique générale (dans la séquence « construire l’image ») les Painted ladies de Valérie Belin sont des idoles imaginaires qui s’étalent, mystérieuses, comme lissées au pinceau sur des grands cadres aussi gris et mystérieux qu’elles. Des parfaites peintures.

À l’église Sainte-Anne, la tchèque Libuse Jarcovjakova documente sa vue de fée après le coup de Prague avec des photos et des narrations. Aux forges, nous avons redécouvert sous la thématique des corps impatients, des photographes est-allemands dont pas mal de femmes devant et derrière la caméra : la sensualité des photos de Ute Mahler, le transformisme de Gabriele Stötzer, la rébellion punk de Christiane Eisler, le Berlin en folie de Gundula Schulze Eldowy ou les zones de démolition de Eva Mahn nous ont conquis.

Aux côtés de l’œil d’Helen Levitt, maîtresse américaine de la photographe de rue, inspirée par le cinéma muet, le surréalisme et Cartier-Bresson qui saisit l’inopiné et les corps des enfants qui se tordent dans le New-York des années 1940 et au même moment aussi à Mexico et passe à la couleur à partir de 1959, l’espace Van Gogh propose une relecture de la manière dont les femmes sont photographiées. Unretouched women met en perspective les clichés singuliers d’Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas, qui, de Marilyn à la factrice, en passant par la stripteaseuse et la mère de famille, documentent la vie des femmes. L’approche thématique permet de montrer quelles conventions sociales ces clichés pointent et dénoncent.

Enfin, au prix Dior, The Art of color, nous avons particulièrement aimé les femmes fatales d’Ana Pinto dans une lumière bleue et les mouchetés noirs et blancs de Yurina Okada.

Habiter la terre : frontières et durabilité 

Le thème du respect de la planète et de l’architecture plane aussi au-dessus des Rencontres, à travers plusieurs séquences.

À l’église des Frères Pêcheurs, Philippe Chancel propose d’ausculter avec Datazone (séquence « Lisières ») les  points d’impact d’une catastrophe annoncée … « Que peut l’image quand l’information n’est plus de mise ? ». Vous avez quatre heures dans la caverne avec les ombres de la Corée du Nord, du Japon, des États- Unis ou du Nigeria ou de la frontière greco- macédonienne. Du côté de la grande halle, le film Enclosure de Rachel Rose parle également de catastrophes écologiques en mettant en scène sur le mode film de monument moyenâgeux l’adoption d’une charte de la forêt au 13e siècle. Aux Forges, l’exposition collective On earth soulève des questions similaires…. 

À l’abbaye de Montmajour, Bâtir à hauteur d’hommes, Fernand Pouillon et l’Algérie qui a donné lieu à un livre (Macula, 2019), Daphné Bengoa et Leo Frabrizio ont travaillé sur la figure peu documentée de Fernand Pouillon (1912-1986), un architecte français originaire des Alpilles qui a beaucoup travaillé jusqu’en Afrique avec la carrière de Fontvieille et qui a construit les premiers ensembles de logements sociaux en Algérie dans les années 1950. Après la guerre d’Algérie il a érigé de grands complexes touristiques dans le pays.  A travers les photos d’architecte de Leo Fabrizio et les films et portraits carrés de Daphné Bengoa, les « décors de vie » pensés par l’architecte prennent forme, corps et visage. L’exposition permet de voir à la fois l’architecture et la vie des gens qui font vivre actuellement les bâtisses de Pouillon. En final, un film mêlant archives de construction et images d’aujourd’hui dresse un portrait vivant en suivant les trajectoires de deux habitants du complexe de Diar-es-Saâda, la « cité du bonheur » à Alger.

A la Maison des peintres, l’on retrouve avec les diapositives des années 1970 collectées par Emmanuelle Halkin et Lee Shulman pour The Anonymous project (et exposés … gare de Lyon) une interrogation sur l’habitat dans nos mémoires et nos vies. La scénographie est brillante et nous fait entrer dans la vie et la maison de autour de quidams. A côté l’exposition sur les logements anglais Home sweet home est aussi assez bien scénographiée et interroge le rapport culturel particulier des britanniques au « chez soi ». 

La frontière est donc un principe de relativisme géographique, qu’elle soit un endroit fragile et de conflit comme le montre le puissante exposition de La Maison des lices, Les murs du pouvoir, où les murs des ambassades sont aussi traités en photos comme des frontières ou qu’elle soit traversée historique à bord du Capitaine Paul Lemerle avec Germaine  Krull. Mais ces frontières sont aussi humaines: tout à fait fleuve, l’exposition Photo Brut permet de découvrir par la collection de Bruno Decharme, des artistes outsider comme Frederic, John Devlin ou John Brill qui ont pris des clichés. La guerre imaginaire de Mark Hogancamp est puissante. Le lien à la photo d’autres artistes bruts comme Henri Darger est mis en avant même s’ils peignent, collent ou sculptent Avec Eldorado,  le suisse Christian Lutz, véritable coup de cœur, nous livre un documentaire haut en couleurs sur l’univers des casinos. Et sur les frontières floues et brillantes de leurs univers impitoyables. 

Valeur, Frontière, Coulisses du Monop’ : Le king Mohammed Bourouissa 

Enfin, morceau de bravoure de ce que nous avons pu voir cette année, dans les coulisses du Monoprix, avec un commissariat de Sam Stourdzé, Libre échange permet d’entrer dans le cœur de l’œuvre de Mohammed Bourouissa. Et de poser la question limitrophe de la valeur. Les coins et recoins permettent de nicher des vidéos dont Temps mort sur la prison, Legend (2010) sur les vendeurs de cigarette de Barbès, le All in sur une musique Booba qu’il avait organisé lors de la nuit blanche 2012 à la Monnaie ou The collector sur les courses PMU.

L’étage de parking perler d’étaler en résonance des photos souterraines avec des séries comme Shoplifter  qui suit une caisse de supermarché de Brooklyn ou RIP qui déchire le papier des photos des supporters de l’OM. On revient à l’Algérie avec la série Blida avec des impressions 3D des nouveaux chômeurs marseillais, inspirés par le photographe allemand August Sander et sa série de photos de Gens du 20e siècle commencée en 1922.

Chaque 200e visiteur reçoit une figurine… gratuite. Valeur et chance, chance du hasard… Enfin, au cœur de cette rétrospective, des fragments choisis de l’œuvre de Jacques Windenberger dans les cités la fin des années 1950. Et la vidéo de York Pattinson sur le bitcoin The idéal érige les bases d’une tradition d’observation photo de la valeur.  

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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