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« Manger à l’œil », quand le Mucem regarde dans notre assiette

« Manger à l’œil », quand le Mucem regarde dans notre assiette

23 juillet 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet été, dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles, le Mucem de Marseille nous concocte un menu gastronomique mêlant histoire du repas français et histoire de la photographie.

Que cache cette appellation de « repas gastronomique des Français » que l’UNESCO a utilisée en 2010 pour classer ce fameux repas au patrimoine immatériel de l’humanité ? Si l’on sait que la haute gastronomie n’est pas incluse dans le classement, que l’on s’intéresse aux règles qui président à la façon française de manger et boire, définir ces règles à brûle-pourpoint reste pourtant difficile. Les commissaires de l’exposition ont donc décidé d’aborder la question de façon empirique, en organisant une collecte photographique autour du sujet. Les photos amatrices ont afflué, sorties des albums de famille, montrant de façon candide l’intimité de plusieurs générations autour de leur table. Première constatation : le repas gastronomique des Français est un repas de famille, ou de proches. Repas du dimanche les petits plats dans les grands autour du rôti, repas de noces et autres grandes occasions, repas du soir devant la télé… autant de fenêtres sur les codes régissant le besoin primaire de manger.

Aux photos d’amateurs se sont associées les photos de professionnels, au regard plus distancié qui évolua de la vue documentaire à la démarche artistique questionnant ou dénonçant nos pratiques. De La Table servie de 1823 de Nicéphore Niépce à Martin Parr en passant par Ronis, Riboud ou Lartigue, la photo professionnelle ouvre le champ au repas pris dans le cadre du travail, dans les cantines d’entreprises, sur les chantiers ou encore dans les occasions officielles. Ces photos mettent en lumière les différences d’usages selon les classes sociales ainsi que l’évolution de la société. De l’engouement pour les pique-niques avec l’apparition des congés payés, la surconsommation post-rationnement, à la mondialisation frisant l’absurde de l’approvisionnement, le recul de l’appareil photo met en relief nos travers et nos habitudes.

La présentation chronologique de l’exposition permet de se rendre compte de l’évolution parallèle de la photographie, tant de ses techniques que du traitement de l’image, et du repas, dans la façon de le prendre et son contenu. On constate que des grandes tablées conviviales du début du XXème siècle où les convives sont le sujet principal, le regard se déplace, d’abord de son voisin vers la télévision, pour se focaliser aujourd’hui sur soi, le #foodporn d’Instagram, uniquement centré sur sa nourriture, quand ce n’est pas un selfie avec ce qu’on s’apprête à manger, excluant complètement la notion de partage du moment du repas.
Mis à part la haute cuisine, la nourriture, des courses à la préparation en passant par le service, est encore très largement considérée comme une affaire de femmes. En filigrane se dessine l’évolution sociale de la femme tout au long des photos. D’abord debout à côté de la table à servir mari et enfants, les deux guerres lui font quitter les fourneaux pour remplacer les hommes partis au front, ce qui entraîna un développement de l’électroménager et des produits transformés de l’industrie agroalimentaire pour gagner du temps sur la préparation des repas. Les écoles professionnelles féminines finissent par disparaître, et si la femme n’est plus obligée d’être belle pour son mari, c’est aujourd’hui pour la société entière qu’elle se doit de contrôler sa nourriture et sa silhouette.

Le repas des Français a certes beaucoup changé au cours du siècle dernier, mais il reste malgré tout certaines constantes, tels que les repas de fête, le pain et le vin, ou encore la nourriture de fête foraine, toujours assidue dans sa production de guimauve et barbapapa. Aujourd’hui oscillant entre fast food et cuisine du terroir, malbouffe et cuisine bio, le repas, et la nourriture en général, reste ce dont les Français parlent le plus au quotidien. Et c’est maintenant une question de patrimoine.

Manger à l’œil – les Français à table en deux siècles de photos
Du 20 juillet au 30 septembre 2018 au Mucem – Marseille

Visuels : 1- Frantisek Pekar, Deux enfants le?chant leur assiette © Frantisek Pekar (D.R.) © Ville de Chalon sur Saone, France, Musee Nicephore Niepce / 2- Banquet de mariage, France © Roger-Viollet / 3- Nora Dumas, Repas-paysans-chien © Nora Dumas – Gamma Rapho ; cliche? : © Ville de Chalon-sur-Saone, France, musee Nicephore Niepce / 4- Anonyme, Pique-nique. Alfa Romeo Giulietta Berlina 1900 © Collection Roger-Viollet / 5- Ste?phanie Lacombe, Le roi lion, Paris, mai 2007, se?rie La table de l’ordinaire, 2006-2008 © Ste?phanie Lacombe

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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