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« Canzone per Ornella », la grande bellezza de Raimund Hoghe s’empare du Festival d’Avignon

« Canzone per Ornella », la grande bellezza de Raimund Hoghe s’empare du Festival d’Avignon

23 juillet 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

C’est un chef-d’oeuvre à couper le souffle et sur lequel poser des mots semble être ridicule. L’immense Raimund Hoghe au corps biaisé reste pour cette création en Avignon du côté des vivants et c’est d’une beauté qui mêle glamour et drame dans un geste millimétré. Époustouflant.

Après avoir offert au public d’Avignon la reprise du très rituel 36 avenue Georges Mandel (2007) où il convoquait le fantôme de Maria Callas, il repasse du côté de l’esprit de Pina Bausch, dont il a été le dramaturge pour une pièce chorégraphique au fort impact théâtral. Comme toujours, que ce soit donc pour la Callas ou pour Judy Garland, le portrait se dessine en marchant. Alors il arpente le plateau tout en longueur du Cloître des Célestins. Il prépare l’espace, en portant dans ses mains un bocal carré dans lequel flotte une petite barque en bois. Il est habillé de son costume de scène éternel : une chemise et un pantalon, les deux noirs et signés Agnès B.

Comme toujours, les apparitions se font en douceur et s’arrêtent net, nous obligeant à regarder vraiment. Elle est désormais là, celle qu’on a vu passer comme une ombre dans un palais florentin. Il offre un écrin musical à la muse de Béjart : Ornella Balestra. Il convoque l’Italie : la voix de Pier Paolo Pasolini qui disait « il corpo nella lotta » (le corps dans la bataille) et des chansons, qui ont traversé la relation chorégraphique entre Hoghe et Balestra.

Le corps dans la bataille, le corps en interaction avec des monuments de la chanson ou de la musique classique. Le corps du chorégraphe, petit, bossu, arqué et le corps de la danseuse, longue et immense, qu’il perche sur hauts talons pour la rendre encore plus grande, encore plus glam. Cheveux roux en chignon de ballerine et petite robe noire à la ligne parfaite, elle explose l’image.

Grâce immense et douleurs

Ce n’est pas la première fois que Raimund Hoghe fait un portrait de vivant. Il l’a déjà exercé ce processus pour  le virevoltant Takashi Ueno. Et cela change le paradigme. Nous ne sommes pas dans l’hommage mais dans la déclaration d’amour, mais aussi dans quelque chose qui vient donner l’espoir d’une survie.

Ce pas de deux se danse les bras ouverts pour accueillir un cha-cha qu’elle fera seule. Ils sont face à face souvent, mais sur des lignes décalées, dans une impossible fusion. Il n’y a rien d’évident ici et pourtant tout est simple : offrir à Ornella une chanson qui montre sa grâce immense tout comme ses douleurs.

Du cygne noir qu’il tire de sa pièce Swan Lake où elle excellait en Dalida hurlant en italien « Ciao amore ciao », le temps se suspend et les époques se troublent sur ce plateau presque vide, où quelques objets qui sont des actes  (des foulards, des lunettes, un cœur comme une relique, une couverture de survie), racontent les deux artistes. Hoghe lui offre son geste, celui d’enlever ses escarpins et de les poser sur scène comme une sculpture précieuse, elle s’en empare dans une transmission sublimée par sa pudeur.

Alors, Aznavour, Judy Garland, Marlene Dietrich, entre autres, s’invitent à la fête, tout comme Luca Giacomo Schulte qui offre la réplique, silencieuse à Ornella.

On sort de là subjugués et hagards, presque incapables d’applaudir, ou alors comme des automates. C’est un portrait parfait où tout est suggéré, la beauté comme la mort qui souvent s’approche.

A voir  si vous le pouvez aux Célestins, dans son lieu de création, ce soir ou encore demain car il reste de la place, ou bien lors de sa reprise au Festival de Genève le 9 septembre.

Crédit photo : Canzone per Ornella – Raimund Hoghe – © Rosa Frank

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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