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L’expérience Pommery #14, street art et Champagne

L’expérience Pommery #14, street art et Champagne

20 septembre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Pour la nouvelle édition de l’Expérience Pommery, le commissaire Hugo Vitrani a nommé sa carte blanche « l’esprit souterrain ». Descente dans les sous-sols de l’art.

L’escalier monumental, caché derrière une porte d’un cellier lui aussi aux proportions impressionnantes, s’enfonce dans les entrailles de la terre. Peu à peu nous quittons la surface et le monde que nous connaissons, les sens brouillés par l’installation lumineuse et sonore que Pablo Valbuena déroule le long des 116 marches taillées dans la roche.
Le domaine Pommery, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2015, a deux visages très différents. En surface, une architecture gothique néo-élisabéthaine respirant l’opulence, et en sous-sol, un réseau de cent vingt crayères reliées par dix-huit kilomètres de tunnels. Ces anciennes carrières de trente mètres de profondeur ont des allures de cathédrales et nous happent dans l’obscurité de leurs profondeurs. Nous avançons dans un dédale de tunnels, au milieu des bouteilles de champagne, dans un univers oscillant entre la fabrique de la fin du XIXème siècle et les catacombes. L’art s’est installé dans un lieu de travail chargé d’histoire, occupant les recoins sombres, s’immisçant dans les stocks, glissant le long des parois humides.

C’est de création dans les marges dont il est ici question. L’exposition regroupe des artistes de rue de générations, nationalités et renommées variées. Coutumiers de l’utilisation d’espaces urbains inhabituels ou illicites, la vingtaine d’artistes a été invitée à produire des œuvres in situ, en réponse à ce lieu des plus atypiques. Les résultats sont divers, tant dans le moyen d’expression que dans le type de réponse fournie.

Si la création underground s’est aujourd’hui institutionnalisée, ce n’est pas pour autant que la contestation et la critique se sont tues. Certaines œuvres prennent à partie le monde qu’incarne Pommery, le champagne, le château et son domaine, symboles du luxe. Mohamed Bourouissa propose dans une vidéo un cours d’économie donné par un homme qui semble être un formateur mais qui s’avère être un vrai dealer de drogue. Antwan Horfee renverse le château du domaine, devenu gonflable pour l’occasion, et support d’une peinture et d’une projection d’animation sur le thème de la grotte.

D’autres s’intéressent au lieu et mettent en avant ses caractéristiques, jouent avec les transformations inévitables que l’environnement apportera aux œuvres, soulignent la dégradation naturelle des souterrains. Olivier Kosta-Théfaine travaille à la marge du vandalisme et de la moulure classique, et retranscrit avec son briquet bic un ciel de traces abstraites faites naturellement par l’humidité en leur donnant un aspect de mural végétal. Guillaume Bresson intègre sa peinture et ses photos dans l’humidité et les mousses des murs, comme des fresques modernes déjà abîmées par les éléments naturels. SKKI© souligne les failles et les taches de moisissures avec ses éclairs clignotants de néons verts, distord un Ave Maria en le ralentissant, recréant une atmosphère post rave entre stroboscope et trou noir dans la crayère de la Fête de Bacchus.
Certains enfin interrogent les peurs et les fantasmes liés au souterrain et à son obscurité. Les petits rats sculptés d’Aline Bouvy se cachent près des bouteilles, dans un dialogue avec des bas-reliefs monumentaux des crayères et des habitants réels des caves. Cleon Peterson peuple une galerie de ses géants en maraude, silhouettes guerrières entre ombres et ogres au milieu desquels on se faufile, formes frêles, redevenus des enfants dans le noir pour un instant.

Le lieu à lui seul mérite le déplacement. Si nous n’en voyons qu’une fraction, et sous le prisme de l’art, l’atmosphère est unique et l’imagination ne peut que s’emballer. C’est un échange fort qui s’installe entre les caves et les œuvres, chacune renforçant et complétant le sens de l’autre, soulignant forces et faiblesses.

La visite de l’Expérience Pommery #14 peut être complétée par celle de la Villa Demoiselle, située juste en face du domaine. Anciennement résidence des directeurs du domaine, cette pépite Art Nouveau, laissée à l’abandon pendant de nombreuses années, menacée de destruction à trente reprises, a été rachetée par le domaine et rénovée par des artisans d’art locaux. Les motifs des tentures murales, les mosaïques de sol, les vitraux retrouvent leurs couleurs originelles flamboyantes, avec un twist de modernité dans l’aménagement et une ambiance soignée et recherchée.

Experience Pommery #14
L’esprit souterrain
14 septembre 2018 – 15 juin 2019
Domaine Pommery, Reims

Visuels : 1- Tania Mouraud, VANITASVANITATUMETOMNIAVANITAS, 2018 © Tania Mouroud / 2 – Les crayères du Domaine Pommery, Photo Frédéric Laurès / 3 – Guillaume Bresson, sans-titre, 2018, Photo : Frédéric Laurès / 4 – SKKi©, THE MEMORY HOLE, 2018, Photo : Frédéric Laurès / 5 – Cleon Peterson, Into the Night, 2018, Photo : Frédéric Laurès

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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