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Les vérités de Sally Mann au Jeu de Paume

Les vérités de Sally Mann au Jeu de Paume

13 juillet 2019 | PAR Antoine Couder

Première grande rétrospective de l’artiste, «Mille et un passages» offre un bel éventail du travail de la photographe américaine et montre en quoi elle incarne une figure majeure de son temps.

Fantômes. Née en 1951 à Lexington en Virginie, Sally Mann a ceci de moderne qu’elle produit une œuvre presque entièrement ancrée sur la notion de territoire, entendue au sens large, à la fois écosystème et mémoire vivante de l’histoire. Qu’elle s’attarde sur la plastique dénudée de ses enfants ou sur les bords de rivières du Sud des États-Unis, la photographe n’a de cesse de capter cette présence fantomatique qui plane sur ces sujets. L’ubiquité du fleuve, un énorme arbre tronche, un sol noir et humide et c’est tout le cauchemar de la guerre de Sécession qui ressurgit (la série « Last measure ») : les premiers armements lourds et meurtriers du monde moderne qui massacraient à  la volée : 24000 morts en deux jours, à Shiloh en 1862, 50000 à Gettysburg un an plus tard; les photos terribles de Mathew Brady que personne ne voulait regarder…

Colodion humide. La photographie n’est plus seulement la trace d’une mémoire mais celle d’un surgissement radical de ce que l’on ne distingue pas apriori, les couches sous les couches, le grain de vérité derrière les grandes masses ondoyantes, les ombres tourmentées de l’air pollué de la Cancer Alley, sur le bas cours du fleuve Mississippi où s’accumulent les rejets des raffineries : arsenic, benzène, mercure, plomb, biphényles polychlorés. On suivra avec attention la vidéo présentée en fin de parcours qui montre l’artiste préparant ses négatifs sur verre au collodion humide. À ce sujet, elle réactive un procédé datant du XIXe siècle et qui consiste à enduire une plaque de verre de cette substance visqueuse avant de l’immerger dans une solution de sels d’argent pour « la faire réagir » à la lumière. La plaque est exposée puis développée pendant que le collodion est encore humide. Le négatif ainsi produit est utilisable pour réaliser des épreuves positives sur n’importe quel type de papier photographique, y compris ce support gélatino-argentique que Mann affectionne tout particulièrement.

Vertige. Tout au long de la démonstration, on a l’impression qu’elle veut nous faire croire qu’elle cherche à intégrer le hasard dans son processus de travail, jouant avec les défauts, mouchetures dues aux poussières ou cernes laissés par les produits chimiques. Mais c’est plutôt une vérité cachée qu’elle fait chaque fois apparaître, une œuvre qui est d’autant plus touchante qu’elle « parle » la matière qu’elle représente, l’histoire de l’Amérique et de ses violences, militaires donc mais aussi sociales en l’espèce, la politique de discrimination raciale dont la photographe se fait l’écho à travers les portraits narratifs qu’elle réalise autour de l’histoire de sa nourrice noire, «Gee Gee» et de sa quête d’éclaircissements avec les enfants et petits enfants de celle qui s’appelait Virginie Carter et dont on croit savoir que sa mère a été violée par un blanc. Les séries que Sally Mann réalise alors avec d’autres Afro-Américains laissent apparaître les conditions brutes de l’esclavage d’antan. Encore une fois, celle qui se dit maladroite et pour tout dire « un peu nulle » met le doigt sur la vérité et provoque un vertige à la fois intime et politique. Carton plein.

«Mille et un passages», exposition organisée par la National Gallery of Art, Washington et le Peabody Essex Museum, Salem, Massachusetts, en collaboration avec le Jeu de Paume pour sa présentation à Paris. Commissaires : Sarah Greenough et Sarah Kennel. Jusqu’au 22 septembre.

visuel : affiche de l’exposition / Easter Dress, 1986  (c) Collection de Patricia et David Schulte /

 

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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