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Les jeux de la poupée : de l’innocence au fantasme

Les jeux de la poupée : de l’innocence au fantasme

10 juillet 2014 | PAR La Rédaction

Elle est à l’origine le jouet préféré des petites filles, mais le culte de la poupée se déplace de l’enfance à l’age adulte et le jeu évolue. L’imagination innocente se transforme en fantasme érotique. C’est à partir du mouvement surréaliste que le champ artistique s’ouvre au monde du désir secret, la poupée devenant à la fois accessoire et sujet récurrent de la création artistique questionnant notre fantasme à tous…

L’une des œuvres les plus marquantes de l’exposition l’objet surréaliste, qui a eu lieu au Centre Georges Pompidou (du 30 octobre 2013 au 3 mars 2014) était sans doute « la poupée » élaborée par l’artiste Hans Bellmer. Il s’agit d’un objet étrange, une figure à taille humaine désarticulée, partiellement debout et allongée aux membres multipliés et retournés. Elle impressionne par sa double nature : femme- jouet, homme- machine, dans un état entre vivant- morbide. Sa nudité est dérangeante car rien de ce spectacle érotique n’est caché aux yeux du publique : il semble que la poupée ait été déshabillée (seul les quatre pieds restent couverts par de fines chaussures vernies) dans un acte de soumission, dessinant un air de désespoir sur son visage.
Manipulable et disponible à son propriétaire, la poupée est-ce qu’elle remplace une femme désirable? Cette sculpture, certes choquante, était le produit final d’une longue phase d’élaboration obsessionnelle de l’allemand Hans Bellmer, depuis les années 1930, jusque sa mort. Refusant toute activité qui aurait pu être utile au pouvoir Nazi, Bellmer se réfugiait dans le monde de ses fantasmes érotiques pour échapper à la réalité inquiétante. En ressort une série consacrée à « l’anatomie du désir » du corps féminin, réalisée à travers le dessin, la gravure, la photographie et enfin à travers plusieurs versions de la poupée réelle.
Lors de son immigration à Paris en 1938 et son intégration dans sa scène surréaliste internationale, son travail sur la poupée a été reçu avec beaucoup d’admiration. L’objectif principal du mouvement surréaliste consistait à revendiquer une liberté hors des limites de l’esthétique, de la raison et de la morale, la source d’inspiration première étant l’inconscient et le rêve. Ainsi le corps féminin érotisé, les accessoires de l’intimité et des allusion au sexe ont une grande récurrence dans l’art surréaliste. De plus, l’invention de la psychanalyse par Sigmund Freud, et ses théories sur l’importance des pulsions sexuelles, le fétichisme et leur refoulement dans le quotidien, poussait les surréalistes à aborder ces sujets de manière subversive dans un but de libération.
Dans ses œuvres, les fantasmes à Bellmer sont tangibles : les photographies prises de la poupée toujours abîmée nous mènent dans des scènes morbides de viol, de sadomasochisme et de voyeurisme comme une entrée secrète de notre inconscient. Le prétexte de l’œuvre d’art, nous permet d’aimer regarder des fantaisies violentes et interdites par la bonne morale, qui nous demandent de dompter notre animalité. Dans l’esprit de Bellmer, la poupée érotisée appartient à l’imaginaire de chacun, et sa réalisation permet d’abolir la frontière entre le rêve et la réalité.

La photographe américaine Cindy Sherman va encore plus loin en transformant la poupée en objet monstrueux et inquiétant. Sherman est connue pour avoir travaillé dès les années 1970 sur les stéréotypes féminins inspirés par les médias de masse par le moyen de l’autoportrait. En effet, l’artiste incarne elle-même le principe de la poupée déguisée aux identités multiples. Au début des années 1990 elle se consacre à l’étude de l’objet de la poupée fétiche, et crée des assemblages avec des prothèses, des masques et des organes génitaux en plastique. Repoussantes comme des blessures béantes, ses photographies hyperréalistes ressemblent à des scènes entre le porno- fétiche et le film d’horreur. Les figures grotesques imitent des poses pornographiques, d’habitude exécutées par de vraies femmes. Par analogie entre la femme et l’objet non plus désirable, Sherman dévoile la réelle perversion, l’imagerie virtuelle des médias. Ridiculisés et gênés face à ces œuvres, nous nous rendons compte de notre propre rôle en tant que consommateurs d’images.

Aujourd’hui la poupée en tant qu’objet fétiche est loin d’être expression d’une liberté imaginaire ou créative, elle ne tente pas non plus de critiquer notre rapport à l’érotisme. Récupérée par des fabricants de masse des « jouets pour adultes » la poupée gonflable s’est démocratisée. Pour un investissement financier un peu plus important, des fabricants japonais produisent avec un grand succès des « love dolls », poupées en silicone adaptées au goût esthétique et anatomique du client. Ces poupées plus vraies que nature, peuvent enfin être complétées, pour rendre la fantaisie le plus réaliste possible, par des odeurs imitant par exemple la transpiration d’une jeune sportive ou l’odeur des pieds.
Entre fétichisme visuel et objet conçu pour des jeux sexuels, la poupée n’est plus un objet innocent. Sans protestation, sans attentes, sans concessions, elle répond à tous les rôles attribués, mais cesse malgré tout de vivre.

Juschka Marie von Rüden

Visuel: ©

Hans Bellmer (1902- 1975)
La poupée, 1935/36
Bois peint, papier mâché collé et peint, cheveux, chaussures, chaussettes, 61×170×51 cm
Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris
Reproduction photographique: © Collection Centre Pompidou, RMN, Paris

Hans Bellmer
Les Jeux de la Poupée, 1938-1949,
Epreuve gélatino-argentique, 12,4 x 9,4 cm
Centre Georges Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris
Réproduction photographique : © Collection Centre Pompidou, RMN, Paris

Cindy Sherman ( 1954 – )
Untitled # 250, 1992,
Photographie couleur, 50 x 75 cm, édition de 6,
Collection of Sandra Simpson, Toronto, États Unies

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