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La modernité sort des cases de la bande dessinée

La modernité sort des cases de la bande dessinée

16 octobre 2019 | PAR Laetitia Larralde

Avec son exposition BD et modernité, l’Hôtel Départemental des Arts de Toulon nous entraîne dans un portrait bédéesque des années 1950 à nos jours. Un regard sur notre passé proche pour réfléchir à notre futur.

Au travers d’une sélection de planches originales de seize auteurs marquants de la bande dessinée franco-belge, l’exposition trace le portrait de la modernité des années 1950 à nos jours. Si le terme « moderne » a aujourd’hui une connotation un peu rétro et qu’on lui préfère « contemporain » pour désigner la nouveauté et la création, il désigne toujours l’innovation, en rupture avec la tradition, le progrès et le confort en ligne de mire.

Au travers d’un parcours chronologique, on suit l’évolution de l’idée de modernité et de ses implications. De l’espoir optimiste des années 1950-1960 à la désillusion totale des années 2000 en passant par la nostalgie et le punk des années 1980, un portrait en creux de la société européenne se dessine. Car en représentant ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent et ce qu’ils espèrent, ces auteurs dessinent leur époque.

Progrès et technologie
L’évolution de l’âge du lectorat dans les années 1950-1960 pousse les auteurs à créer des univers plus crédibles, plus en lien avec la réalité. La recherche documentaire prend alors son essor. L’actualité sert de base au récit et le dessin s’appuie sur une iconographie fournie. Certains, comme E.P. Jacobs qui a travaillé pour Hergé avant de lancer Blake et Mortimer, utilisent cette documentation très littéralement. Il reproduit fidèlement les derniers modèles de voiture, les monuments ou les costumes de ses personnages, le tout avec une rigueur scientifique.
D’autres comme Franquin ou Roba réinterprètent les dernières innovations et offrent une vision du design qui leur est propre. Les planches de Franquin impressionnent par leur côté visionnaire : on y trouve des voitures autonomes, des drones et toutes sortes d’inventions sorties de l’imagination du comte de Champignac ou de Gaston Lagaffe qui ne dépareraient pas avec la technologie actuelle. Mais au-delà de l’aspect technique, il témoigne également de la modernité de l’architecture, du design et de la mode de son époque.

Punk et nostalgie
Les années 1980 font l’effet d’une douche froide sur l’insouciance des années précédentes. Les crises économiques, la menace nucléaire ou l’arrivée du sida poussent les auteurs dans deux voies opposées : le no future du punk et la nostalgie des années 1960, vues avec le recul des années 1980. Tandis que Loustal explore l’Amérique des sixties et Margerin le rockabilly de banlieue parisienne, Liberatore et Gauckler peignent la violence de la société.

Désillusion et apocalypse
Les années 2000 sont représentées par Schuiten et Bilal et leur vision radicale de notre époque. Notre société a failli et s’est effondrée suite à une catastrophe écologique ou à un bug planétaire qui efface toute la technologie, et doit se reconstruire sur ses ruines. Deux visions qui semblent pessimistes, mais pourtant gardent la foi en une renaissance possible vers une nouvelle civilisation.

Ce sont bien sûr les grandes tendances qui sont représentées ici. Pour ne pas oublier que des auteurs comme Mézières sont allés à contre-courant de leur époque, on peut voir ses planches de Valérian et Laureline qui prédisaient dès les années 1970 une montée des eaux détruisant la planète, cri d’alarme écologiste régulièrement repris par la suite.

Modernité graphique
La recherche de la modernité ne se trouve pas uniquement dans l’histoire ou les décors des bandes dessinées. Elle est aussi dans le graphisme de ces auteurs qui ont fait évoluer ce média de divertissement enfantin vers un art à part entière. De la ligne claire initiée par Hergé au traitement très pictural des cases de Bilal, en passant par la déconstruction de la structure même d’une page de Loustal, la recherche graphique est toujours présente.

BD et modernité est une exposition qui ravira le plus grand nombre. Avec ses différents niveaux de lecture, on se régale autant des planches originales d’auteurs qui ont accompagné nos jeunes années qu’on s’interroge sur l’aspect prophétique de certains récits. Et on attend avec impatience le prochain tournant de la bande dessinée.

 

BD et modernité
Du 12 octobre au 15 décembre 2019
Hôtel départemental des Arts, Toulon

Visuels : 1- © Jacques de Loustal, New-York Miami, éd. Humanoïdes Associés. / 2- © François Avril, Soirs de Paris, éd. Humanoïdes Associés. / 3- © Enki Bilal, Bug, éd. Casterman. / 4- © François Schuiten, Revoir Paris, éd. Casterman. / 5- © Frank Margerin, Lucien, éd. Humanoïdes Associés.

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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