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L’imagerie d’Épinal et la bande dessinée

L’imagerie d’Épinal et la bande dessinée

12 juillet 2021 | PAR Laetitia Larralde

La nouvelle exposition du musée de l’Image d’Épinal nous propose cet été d’explorer les origines de la bande dessinée en se penchant sur l’âge d’or de l’imagerie populaire.

Si le terme de bande dessinée apparaît dans les années 1930, ses origines sont bien plus anciennes. Sans remonter à la tapisserie de Bayeux, on trouve déjà ses éléments de base dans les images du XVIIIe siècle. Quels sont ces éléments ? L’agencement d’une suite d’images sur une page formant une narration, accompagné de texte. Cette définition nous permet ainsi d’associer l’imagerie populaire, la caricature ou le dessin de presse à la bande dessinée et à ses débuts.

Si l’on attribue souvent l’invention de la bande dessinée au Suisse Rodolphe Töpffer, au début du XIXe siècle, on la reconnaît pourtant déjà dans l’imagerie populaire plus ancienne. Les images populaires telles que celles d’Épinal avaient des vocations multiples : divertissement, édification, information, propagande ou encore la simple décoration. Avec une page unique pour support, le défi était de montrer une action qui se développe dans le temps. Ainsi, la vie des Saints ou de personnages illustres était symbolisée par une succession d’images racontant les faits marquants, pleines de symboles et de références connues de tous, avec un texte décrivant la scène pour doubler le message.

Peu à peu, les codes de la bande dessinée vont se définir. Afin de caser le maximum d’information dans une page, les images se réduisent et sont entourées de cases, jusqu’à arriver au fameux découpage en gaufrier. Si l’usage des bulles est étroitement lié à la BD dans l’imaginaire, il n’a pourtant pas été tout de suite adopté. On en retrouve dans des caricatures, entourées ou non d’un trait, mais le texte va longtemps rester détaché de l’image, pour des raisons techniques. Et au début du XIXe siècle, les nombreuses histoires tirées de contes et légendes vont peu à peu s’orienter vers les enfants.

À cette époque, l’attention de la société se tourne vers l’éducation morale de l’enfant et les histoires en images sont un médium de choix. Car comme le montre le succès des publications de presse populaires à l’époque, comme Le Rire, le dessin attire le lecteur. Avec la loi sur la liberté de la presse de 1881, les journaux satiriques se multiplient et les illustrations de Cham, Caran d’Ache, Willette ou Benjamin Rabier s’y déploient en couleurs. Et nombre d’entre eux travaillent également pour les éditions dédiées à la jeunesse.

L’exposition met l’accent sur deux éditeurs jeunesse qui renouvellent le genre : Quantin à Paris et Pellerin à Épinal. Quantin, poussé par un certain snobisme envers les images populaires, veut éduquer au beau l’œil des enfants avec ses planches de l’imagerie artistique. Il embauche de jeunes artistes de la presse parisienne, remet en cause le gaufrier pour une mise en page dynamique et se tourne vers la technique de la chromotypographie, sorte de quadrichromie sur plaques de métal gravées. De son côté, Pellerin développe la mise en couleur au pochoir avec l’aquatype, machine qui permet d’utiliser et superposer jusqu’à neuf couleurs sur des planches toujours plus audacieuses jouant de tous les codes.

Nous pouvons donc voir ici les prémices de la bande dessinée classique franco-belge, mais également celles du roman graphique. Outre les recherches sur la mise en page et les couleurs, les artistes se penchent également sur la question de la retranscription du mouvement par l’invention d’un système de codes visuels donnant vie aux images, tels que l’élongation des membres, les nuages de poussière ou encore des petits traits. Certaines planches ont aussi recours à de l’ornementation autour des cases, qu’elle soit purement décorative ou en lien avec le thème de l’histoire. L’action n’est plus uniquement dans sa case, elle se déploie sur toute la page.

On notera au travers du portrait de cinq dessinateurs marquants de l’époque qu’aucun n’était cantonné à un style en particulier. Steinlen, auteur de la fameuse affiche du cabaret du Chat Noir, dessinait aussi pour la jeunesse, tout comme Firmin Bouisset (l’auteur du petit écolier de LU) ou O’Galop (inventeur du Bibendum Michelin), qui travaillait aussi bien pour la presse satirique que pour la jeunesse. Tout comme Benjamin Rabier, dont l’humour et le trait ont inspiré Hergé, qui s’adressait autant aux enfants qu’aux adultes, les artistes faisaient preuve d’une grande liberté de ton, de dessin, de composition ou de choix du public. Quel a donc été le chemin qui a ensuite mené à enfermer la bande dessinée dans cette image de sous-culture récréative pour enfants ? Cette bulle de créativité débridée prend fin au début du XXe siècle, et il faudra attendre plusieurs décennies pour que les auteurs s’emparent à nouveau du sujet de façon innovante.

Si l’exposition s’appelle Aux origines de la bande dessinée, on y retrouve également de nombreux liens à la pantomime, au dessin animé et au cinéma. Les références se croisent, chacun s’inspire de l’autre en faisant évoluer son art. Car après tout, un artiste ne peut pas se limiter à une seule case.

Aux origines de la bande dessinée : l’imagerie populaire
Du 26 juin 2021 au 02 janvier 2022
Musée de l’Image, ville d’Épinal

Visuels : 1- Affiche / 2- Ledoyen, Paris (éditeur), Cendrillon, Entre 1827 et 1843 – Taille-douce gommée et coloriée – Coll. MUDAAC, dépôt au musée de l’Image, Épinal / © Musée de l’Image – Ville d’Épinal – cliché H. Rouyer / 3- Gustave Doré, Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la sainte Russie, 1854 – Gravure sur bois de bout, Éd. J. Bry aîné, Paris – Coll. Bibliothèque des musées de Strasbourg / © Musées de Strasbourg – cliché M. Bertola / 4- Maurice Radiguet, dit Rad (dessinateur), Quantin, Paris (éditeur), L’OEuf à surprise, 1886 – Chromotypographie – Coll. musée de l’Image, Épinal /© Musée de l’Image – Ville d’Épinal – cliché H. Rouyer / 5- Benjamin Rabier (dessinateur), Pellerin, Épinal (éditeur), Coup manqué, 1901, Zincographie coloriée au pochoir – Coll. musée de l’Image, Épinal / © Musée de l’Image – Ville d’Épinal – cliché E. Erfani

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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