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Karam Natour : « L’humour me fait sentir plus petit et plus humble »

Karam Natour : « L’humour me fait sentir plus petit et plus humble »

26 juin 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Festival Montpellier Danse offre au vidéaste israélien un solo show salle Bejart. Le jeune et brillant artiste nous donne une leçon sur les niveaux de lecture d’une oeuvre. Cette interview a été réalisée lors de la conférence de presse du Festival.

Commençons avec une blague : qu’est-ce que vous faites dans un festival de danse ? (rires)

(rires) Je suis un artiste vidéaste qui n’a rien à voir avec un réalisateur de cinéma. Je trouve mon art, ma discipline beaucoup plus proche de la danse que du cinéma, où il y a une trame narrative qui se déploie.

Vous exposez ici à l’Agora sur trois écrans. Il y a de la danse partout. Et surtout quand il y a de la danse, il y a de l’humour. Je pense à cette scène où vous jouez avec votre frère et une mouche. Il y a ce mouvement où vous mimez le système solaire. Il y a cette accumulation à quatre pattes…

Je dis toujours que l’humour fait partie de mon travail. C’est très important. J’utilise l’humour non pas comme une petite blague anecdotique mais comme un style de vie.

Et dans le travail, je trouve qu’il y a à la fois du burlesque, du clown et je me suis demandé si vous écriviez beaucoup ces saynètes ?

Oui, je fais 50/50. 50% il y a un vrai scénario et les 50% restants, je laisse les gens, les choses se faire, la surprise advenir.

Je trouvais que dans vos vidéos, bien sûr il y a le mouvement, mais il y a aussi le théâtre, est-ce que vous pratiquez les arts de la scène ?

Non, pas du tout je ne pratique pas le théâtre. J’étais un très mauvais élève au lycée et donc ma passion, mon hobbie, c’était de regarder des films. J’arrivais à regarder sept films par jour et de là vient ma connaissance.

Et donc j’imagine que dans les films, vous avez dû regarder des vieux films, des Chaplin, Buster Keaton ?

Oui bien sûr j’étais très inspiré par ces vieux films en noir et blanc mais aussi par des auteurs contemporains comme Terence Malick, David Lynch m’ont beaucoup inspiré aussi.

Alors une autre permanence de votre travail, c’est votre famille. Vous ne les ménagez pas et en même temps ils ont l’air super consentant ! Comment arrivez-vous à faire ça ?

La famille a tout un éventail de sentiments et d’affects comme la jalousie, la haine, l’amour. Donc quand je fais une vidéo sur la famille, j’essaie d’aller très loin dans ce genre de sentiments et d’exposer les structures intra-familiales.

La façon de mettre en scène votre maman m’a beaucoup étonnée. Comment elle perçoit ça ? Vous l’exposez dans le monde entier. C’est une déclaration d’amour assez dingue aussi.

Quand je leur ai proposé, à ma mère et à mon frère jumeau, de travailler avec moi ils m’ont dit non. Mais après ils ont laissé de côté la question artistique et ont pris ça pour une invitation à jouer et quand ils ont commencé à jouer ils ont commencé à apprécier ça beaucoup plus que moi. Un jour, on était en train de tourner avec ma mère, j’étais fatigué, j’ai dit : « bon on va laisser ça pour demain » et ma mère était complètement exaspérée et a dit : « Quoi ? On va laisser ça pour demain ? » Voilà, comment les choses ont tourné !

Autre chose que vous développez avec votre famille, c’est le rapport au langage. Notamment, il y a une vidéo – j’ai beaucoup ri et je vous remercie pour ça – où vous vous engueulez avec votre mère en lui disant : « non tu ne dois pas parler en arabe, tu dois parler en hébreu ». Est-ce que c’est quelque chose de politique ou c’est pour la blague ?

Moi je parle trois langues : arabe, hébreu et anglais. Donc depuis mon plus jeune âge, j’ai dû penser, articuler chaque langue. Donc à chaque fois, depuis que je suis tout petit, je remarque que parler une langue que l’autre maîtrise plus me met dans une position de faiblesse. Donc je commençais à m’intéresser à la langue non pas comme une source de communication mais plutôt de malentendu.

Il y a une autre vidéo qui m’a intéressée sur le langage où on voit un groupe d’hommes à qui vous demandez de jouer des émoticônes. Sont-ils aussi des membres de votre famille ?

Oui, ce sont mes cousins. J’ai commencé à faire d’abord des vidéos sur moi, puis j’ai élargi aux couches les plus proches de moi : mon frère et ma mère puis j’ai continué avec ma grand-mère, mes oncles, mes cousins. Maintenant, je me sens libre de faire ce que j’ai envie de faire.

On sent qu’ils ont pris beaucoup de plaisir à faire ça !

Oui beaucoup de plaisir mais aussi beaucoup d’inconfort ou d’embarras car si sait le point de départ, on ne sait pas comment ça va finir.

Est-ce que vous vous qualifiez comme un vidéaste documentaire ?

Oui, si le documentaire est quelque chose dont on connait un tout petit peu le scénario mais pas tout à fait, je peux me considérer comme un documentariste. Aussi entre la fiction et le documentaire, la ligne est très fine, très fragile. Mais aujourd’hui quand je regarde un film de science fiction, je trouve que c’est beaucoup plus réaliste que n’importe quel documentaire !

Donc vous vous filmez plus à la lumière du jour. Pourquoi filmer les choses à l’état naturel alors qu’il y a une part de fiction ?

Oui, j’aime bien cette esthétique j’aime bien tout faire, faire le son, les décors, écrire le scénario. Cela me donne beaucoup de liberté mais ça pose aussi pas mal de problèmes techniques.

Si vous choisissiez de travailler avec un régisseur lumière qu’est-ce que vous aimeriez montrer ?

Justement, cette année je travaillais avec des gens du cinéma donc avec un réalisateur, un assistant caméra, un perchiste…c’est un autre monde mais c’est un monde qui a aussi sa partie un peu obscure comme l’art et la création, il y a de la lumière et de l’ombre.

ll y a une vidéo qui m’a fait beaucoup rire. C’est une vidéo de playback avec une perruque et un manga derrière, je voudrais que vous me racontiez cette vidéo.

Moi j’ai grandi en écoutant de la musique traditionnelle arabe appelée « Papa ». Dans la chanson, une petite fille reproche à son père de ne jamais être là car il est trop occupé à couvrir les dépenses familiales. J’ai perdu mon papa d’un cancer et donc quand je mets en scène cette vidéo, je mets une perruque pour parler de cette absence mais aussi de la sexualité donc je me travestis en jeune fille. C’est aussi pour faire de l’humour sur quelque chose de tragique.

Donc finalement la présence de votre famille, la mettre à l’écran c’est une façon de la garder vivante ?

Mon père est présent dans mes vidéos. J’aime bien l’idée que dès que le corps n’est plus là, il se transforme. Je préfère ça à l’idée de disparition ou de mort.

Question plus légère peut-être, en voyant cette scène perruquée, je me suis demandé si vous vous intéressiez aux questions de genre. Est-ce que c’est quelque chose que vous voulez montrer ?

Oui, depuis que j’ai commencé à travailler, j’ai remarqué dans mon travail deux types d’énergie: la féminine et la masculine. Quand je vois des hommes ou des femmes, je vois aussi ces deux énergies, parfois on a une énergie plus bloquée que l’autre mais c’est comme jouer avec le soleil et la lune.

On revient à cette vidéo sur le système solaire qui est peut-être l’une des plus drôles, l’une des plus théâtrales. Que se passe-t-il dans cette séquence ?

Quand j’ai décidé de tourner avec ma famille – ma famille n’a rien à voir avec l’univers de l’art – donc j’ai commencé à élargir à mes oncles, mes tantes et j’ai découvert que j’avais quand même un oncle qui avait été artiste. Donc quand j’ai commencé à tourner le Système solaire, inspiré du film Blessing de Belattar, j’ai vu mon oncle qui s’est mis à danser et je l’ai vu comme une sorte de chaman.

Est-ce que vous êtes conscient des niveaux de lecture que vous avez dans vos vidéos ? Parce que, plus je vous parle et plus je me rends compte que ce n’est pas drôle du tout (rires). Est-ce que vous l’écrivez comme ça ?

Oui je le vois très bien, je vois le plaisir, je vois la souffrance et je vois bien toutes ces couches de lecture qu’on peut avoir sur mon travail et j’essaie de ne pas fermer d’un coté ou de l’autre mais de faire face à tous les deux.

Et en même temps vous laissez l’interprétation très libre puisqu’il n’y a pas de cartel, nous plongeons dans vos formats qui sont tout de même longs, autour de 20 minutes.

Quand je vais dans un musée et que je tombe sur une vidéo je me dis « quel ennui ! » Devant un tableau où l’on peut rester le temps qu’on veut, on se sent un peu coincé jusqu’à la fin de la vidéo, on ne sait pas combien de temps ça va durer. J’adore les vidéos sur Tiktok parce que je vois que les jeunes générations ont un autre rapport au temps et à la concentration. Et je donne des cours de vidéo dans une école de beaux-arts et quand les vidéos sont très longues je sens la lassitude. Mais en même temps, quand je regarde une vidéo qui est plus longue que les vidéos Tiktok, il y a une forme de récompense parce qu’il y a quelque chose que j’apprends, une patience, un autre rythme, une autre temporalité.

J’ai adoré ce temps long. C’est une durée mais vous travaillez à la façon d’un clip, y a pleins de vidéos dans la vidéo. Pourquoi ce temps long ?

Oui ce n’était pas une décision, c’était complètement arbitraire et après je me suis dit que ce n’était pas plus mal, que j’aimais ça. J’aime cet effet aléatoire.

Avez -vous envie de faire du cinéma? (ndlr question de la salle)

La réponse: je veux être libre. Je travaille la nuit après minuit. Et travailler avec les gens c’est très sympathique mais mon travail commence par un voyage intérieur. Donc commencer mon travail pour gérer, montrer mon travail me mettre en relation avec les autres c’est pas du tout ma démarche. Mon travail part de quelque chose de solitaire au départ.

Comment vous situez vous par rapport au vidéo art ? (ndlr question de la salle)

Je me sens très confortable avec l’idée d’artiste vidéaste parce que ça me met dans une espace de terrain vague et ouvert. Je vous donne un exemple. Quand je montrais mon travail au musée de Jérusalem, y a avait une famille qui a vu mon travail – il y avait une projection sur un mur – donc toute la famille a a commencé à imiter les mouvements en miroir donc quand il y a ce genre de choses, je me sens privilégié.

L’humour c’est presque tout le temps transgressif, soit par rapport à un dogme ou à des idées, et on sait que l’humour amène des gens à être tué ou l’objet de tentative de censure. Est-ce que vous pensez qu’on peut rire de tout et est-ce que vous-même vous avez été confronté à cette question de la censure ?( ndlr question de la salle)

Je fais la différence entre la blague et l’humour. Pour moi, l’humour que j’utilise n’est pas l’humour anecdotique pour moi l’humour attend une sorte de vérité. L’humour me fait sentir plus petit et plus humble. Mon humour est un humour très gentil, je sens que quand je ris, je me sens plus détendu. Je me sens plus vrai donc ce n’est pas un humour moqueur c’est un humour gentil. Et il m’est arrivé de commencer à rire et de finir par pleurer. Et je vois bien que c’est proche.

L’humour que vous faites me fait penser à l’humour juif, vraiment un humour de survie.

Je le vois plutôt comme une façon de jouer avec la vie.

Jusqu’au 9 juillet, salle Béjart, Agora Cité Internationale De La Danse, Montpellier

Visuel : HeatinMyHead-2015 ©Karam Natour.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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