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Hiroshi Sugimoto, dialogue avec l’histoire de Versailles

Hiroshi Sugimoto, dialogue avec l’histoire de Versailles

23 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Dans son exposition monographique inscrite dans la saison Japonisme 2018, Hiroshi Sugimoto se glisse dans l’intimité de l’histoire de France.

Cet hiver, le Château de Versailles propose deux expositions : l’une sur Louis Philippe, qui a fait de Versailles un musée, et l’autre sur Hiroshi Sugimoto. Bien que les sujets semblent diamétralement opposés, entre un roi français du XIXème siècle et un artiste-photographe japonais contemporain, les deux se recoupent pourtant. La photographie et l’histoire ont toutes les deux été inventées à l’époque de Louis-Philippe, entre 1830 et 1839, par Niepce et Daguerre pour la première, et Michelet pour la seconde. Si l’une rapporte ce qui a été, l’autre forge un récit permettant de transmettre des valeurs. Histoire et photographie parlent du passé, tout en évoquant leur époque de conception, ses normes, ses modes, et les idées de leur auteur. L’exposition Sugimoto Versailles présente l’œuvre d’Hiroshi Sugimoto, mais également son rapport à l’histoire, et son lien avec Versailles, préexistant à l’exposition.

Avec ses portraits photographiques de personnages historiques tous passés à Versailles, il s’inscrit dans la tradition du théâtre nô qui convoque les esprits sur scène pour les faire parler et organise une réunion de fantômes (à l’exception de la Reine Elizabeth II, seule encore en vie) pour évoquer le château de Versailles et son histoire. Réalisées à partir des statues de cire de Madame Tussaud, qui fut le professeur de dessin de la sœur de Louis XVI, les portraits semblent plus vrais que nature. Presque tous sont cadrés de la même façon, en plan américain et sur fond noir. Voltaire, La Reine Victoria, l’empereur Hirohito, tous ces personnages si éloignés de nous se rapprochent subitement, dans le dépouillement de la mise en scène, sans jugement de valeur, leur fragilité humaine affleurant à la surface et leur redonnant vie le temps d’un instant. Seuls deux portraits ne suivent pas la même charte graphique : celui de Norma Shearer incarnant Marie-Antoinette et Louis XIV. Réalisé d’après une cire faite par Antoine Benoist dix ans avant la mort du roi et conservé au château, le portrait de Louis XIV occupe une place à part, tant dans l’histoire de Versailles que dans la série de photographies exposées. Loin des portraits officiels, on regarde ici un homme vieilli, la barbe naissante, des rides aux coins des yeux et un goitre, couronné d’une perruque disgracieuse, et cadré de profil, en plan resserré sur le buste.

Le cadre du domaine de Trianon joue également dans cette sensation d’intimité avec les œuvres. Habituellement, les expositions d’art contemporain du château de Versailles occupent le château lui-même, ou ses jardins, mais cette première exposition de photographie demandait un espace plus à son échelle, aux dimensions plus intimes. C’est donc dans une multiplicité d’espaces que se sont installées les œuvres, dans une sorte de jeu de piste dans les recoins du domaine de Trianon. Certains pavillons, ou fabriques, sont exceptionnellement ouverts pour l’occasion, comme le Pavillon français, petit bijou d’architecture rococo, et l’exposition permet de découvrir, ou redécouvrir, ces lieux du domaine de Versailles trop souvent laissés de côté par les visiteurs.

Sugimoto a souhaité exposer un éventail représentatif de son travail, qui s’étend de la photographie à l’architecture en passant par les arts de la scène. Son rapport à la scène (dont on a pu voir un exemple avec Sambasô à l’espace Cardin) s’est d’abord exprimé dans le théâtre de la Reine où il a créé une nouvelle image dans sa série des théâtres. Il a installé un écran sur lequel a été projeté Marie-Antoinette de Sofia Coppola, et pris une photo, l’objectif ouvert pendant toute la durée du film, donnant ainsi une image avec un rectangle de lumière au milieu des ors sombres du théâtre. Dans le salon des jardins du Grand Trianon, on peut également admirer Aurélie Dupont dans le film de sa performance à l’Odawara Art Foundation, sur la scène surplombant la mer, au lever du jour. La relecture contemporaine de la chorégraphie de Martha Graham de 1933 par Virginie Mécène est une illustration de la phrase de Sugimoto : “ la logique de la tradition est de se réécrire sans cesse au présent”. Dans une même dynamique entre tradition et modernité, la danseuse japonaise Kaori Ito a dansé dans le pavillon de thé Mondrian et sur son ponton de bois et le film de sa performance sera diffusé à partir du 22 octobre.

Le pavillon de thé, construit en suivant les préceptes du maître de thé Sen no Rikyu datant du XVIIème siècle, est posé sur le bassin du Plat-Fond, tourné vers le Grand Trianon. Créé pour la Biennale de Venise, ce pavillon transparent associe le bois, la pierre et le verre et constitue un écrin très moderne à une cérémonie traditionnelle très codifiée, du lieu au choix des ustensiles, jusqu’à la chorégraphie des gestes du maître de cérémonie. Cette petite fabrique minimale s’intègre dans le paysage du XVIIIème siècle, dialoguant avec les ornements de ses voisins.

La sculpture qui a donné le titre de l’exposition, Surface de révolution, tire le sien et sa forme d’une formule mathématique. Si l’idée menant à cette sculpture est totalement abstraite, elle n’en donne pas moins un objet qui entre en résonance avec le Belvédère dans lequel elle est installée. Les géométries se répondent, des motifs du sol à ceux des peintures, à la forme même de la fabrique, et cet objet technique et moderne s’intègre dans le pavillon bucolique et un peu maniéré.

L’exposition Sugimoto Versailles nous entraîne dans une promenade hors du temps, ou plutôt entre deux temps, entre deux conceptions du beau qui dialoguent et renvoient l’une à l’autre. Une belle façon de se repencher sur l’histoire de France.

Sugimoto Versailles – Surface de Révolution
Du 16 octobre 2018 au 17 février 2019
Domaine de Trianon, Versailles

Visuels ©TADZIO : 1 – Hiroshi Sugimoto, Louis XIV, 2018, tirage argentique. Courtesy de l’artiste / 2 – Hiroshi Sugimoto, Napoleon Bonaparte et Voltaire, 1999, tirage argentique. Courtesy de l’artiste / 3 – Glass Tea House Mondrian, Bassin du Plat-Fond, Versailles, 2018, commissionnée à l’origine par Pentagram Stiftung for LE STANZE DEL VETRO, Venice. Architectes : Hiroshi Sugimoto et Tomoyuki Sakakida / New Material Reasearch Laboratory. Courtesy de l’artiste & Pentagram Stiftung / 4 – Hiroshi Sugimoto, Surface of Revolution, 2018, aluminium, acier. Courtesy de l’artiste

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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