Théâtre

« Sambasô », les arcanes de la danse divine au Festival d’Automne

« Sambasô », les arcanes de la danse divine au Festival d’Automne

21 septembre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Dans le cadre du Festival d’automne, New Settings et de Japonismes 2018, Hiroshi Sugimoto s’installe au Théâtre de la Ville – Espace Cardin jusqu’au 25 septembre.

Le spectacle Sambasô, danse divine se compose de deux pièces : Tsukimi-Zatô (L’aveugle qui admire la lune) et Sambasô. Tsukimi-Zatô est une pièce de kyôgen, forme comique du théâtre traditionnel japonais remontant à la période Muromachi (du XIVème au XVIème siècle), étroitement liée au nô. Ces courtes pièces ont généralement pour thème les coutumes et la vie ordinaire des gens, et pour aspiration la reconnaissance et l’acceptation de ce que nous sommes. Ici, un aveugle se promène dans la campagne la nuit de la pleine lune des moissons, et tandis que les gens se réunissent pour contempler la lune, lui se concentre sur le chant des grillons. Rencontrant par hasard un citadin, ils passent un moment ensemble autour de quelques coupes de sake. Le citadin décide alors de jouer un mauvais tour à l’aveugle et le laisse seul après l’avoir roué de coups.
La pièce est très dépouillée : deux acteurs sur une scène devant une lune rousse, pas de musique, et pour tout accessoires deux éventails, une canne et une gourde. Tout repose sur les dialogues et le jeu des acteurs, tous les deux définis depuis des siècles. Le texte est basée sur le langage courant de la période Muromachi, conservant du vocabulaire ancien (et heureusement surtitré en français) mais avec un phrasé chantant et très ondoyant. Souvent les mots semblent être comme expulsés au prix d’un grand effort du fond des poumons. Les acteurs maîtrisent leurs gestes et restent dans la retenue, même pour les passages dansés. Tsukimi-Zatô laisse une violence gratuite et inattendue surgir à la fin d’un épisode voué au rire sain, laissant le spectateur en porte-à-faux dans son ressenti, entre douceur du conte et désillusion.

Sambasô est une pièce qui tient une place particulière dans le répertoire, généralement considéré comme « un nô qui n’en est pas un ». Également joué par des acteurs de kyogen, Sambasô fait partie de la pièce Okina qui constitue un rituel shintô très codifié qui trouve son origine dans des cérémonies agraires pour de bonnes récoltes. Avant de rentrer sur scène, le rituel commence par une cérémonie en coulisse et tout, jusqu’au tomber de rideau, devient alors une prière, une invocation. L’interprète, le temps et l’espace de la représentation sont alors investis par un esprit divin. L’interprète ne danse pas, il « foule » le sol, le frappe puissamment de son pied afin de mettre en contact l’esprit en visite et l’esprit de la terre. Le pied scande la musique, constituée de percussions, d’une flûte et d’un chœur, et gronde comme le tonnerre, auquel répondent le décor et le costume décorés d’un éclair. Ces éclairs sont tirés de l’œuvre Lightning Fields de Hiroshi Sugimoto, le metteur en scène, qui considère les arts vivants comme « l’étape suprême de l’art, celle où il refuse de devenir objet ». Alors que la lumière de la scène décroit, l’acteur, réceptacle de la divinité, repose son masque et ses clochettes dans leur coffret. Un à un, musiciens et acteurs quittent la scène et la prière se termine sur un éclair.

Sambasô, danse divine n’est pas d’un accès facile. Bien que l’on assiste à ce qui peut se faire de mieux, avec trois générations d’acteurs de la famille Nomura sur scène, dont Mansaku Nomura II, trésor national vivant, et un metteur en scène reconnu sur la scène internationale dans de nombreux domaines artistiques, la pièce est loin des codes occidentaux. Il nous manque les clés de compréhension essentielles qui pourraient nous faire passer de la contemplation à l’entendement. L’accompagnement musical demande lui aussi un apprentissage, une accoutumance de l’oreille aux sons et aux mélodies. Nous restons donc à la marge, spectateurs d’un rite qui nous dépasse.

Sambasô, danse divine, de Hiroshi Sugimoto, avec Mansaku, Mansai et Yûki Nomura
Théâtre de la Ville – Espace Cardin
19-25 septembre 2018

Visuels : 1 – Sambaso, Mansai Nomura ©Odawara Art Foundation / 2- Tsukimi Zato, Mansaku Nomura ©Shinji Masakawa / 3 – Sambaso, Yuki Nomura ©Shinji Masakawa

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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