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« Hacker le sens évident des objets » : Camille Blatrix expose à Bruxelles

« Hacker le sens évident des objets » : Camille Blatrix expose à Bruxelles

11 septembre 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Le jeune Français, diplômé des Beaux-arts en 2011, a un sens aigu de la matière, mais plus encore, de l’objet. Toujours appréhendé chez lui dans sa matérialité, ce dernier se retrouve fictionnalisé de manière inventive et inattendue. Il n’est pas surprenant alors que Guillaume Désanges ait fait appel à Camille Blatrix pour la deuxième exposition du cycle « Matters of Concern | Matières à panser » qu’il commissionne pour La Verrière, l’espace bruxellois de la Fondation Hermès.

Faire de l’art, toute une histoire

Le titre de l’exposition, Les Barrières de l’antique, est emprunté au vocabulaire des artisans d’art. Il est employé  lorsqu’il s’agit de se confronter, dans un souci de perfection, à la question historique concernant un objet à restaurer ou quand il s’agit de retrouver, au plus près, le savoir-faire d’une  technique autrefois utilisée ou bien encore de partir à la recherche d’un matériau qui peut-être n’est plus usité : une tâche qui relève souvent de l’impossible et ramène brutalement aux limites du faisable. Camille Blatrix a repris cette expression à son compte, dans son acception liminaire, pour repenser la question du seuil. Encore une fois, il convertit une idée très abstraite en une image parfaitement lisible. Cela paraît évident, nous ne pouvons pas aborder l’art aujourd’hui en espérant reproduire les artefacts canoniques de l’Antiquité. Nous n’en sommes pas là. La barrière dressée par les siècles passés demeure infranchissable. Il faut donc faire avec en matière de création. Néanmoins, au lieu de prendre une ligne de fuite qui évacuerait la question de notre rapport à l’Histoire et au temps, Camille Blatrix propose de se confronter à ce seuil. Faute de pouvoir le franchir, l’artiste prend le parti de l’intégrer à son processus de création.

Un espace « pensé mais déconstruit »

Les Barrières de l’antique propose ainsi un parcours labyrinthique au cours duquel le visiteur perd ses repères. Pour cette année 2019, après l’exposition de la pièce Fortune à Lafayette Anticipations, Camille Blatrix a été invité par Guillaume Désanges à investir La Verrière, espace dédié à l’art contemporain dans le très chic quartier bruxellois proche de l’avenue Louise, réputée pour ses magasins de luxe. À partir de là, le Français est parti de l’idée de labyrinthe. Pensée à partir du lieu et dans le même temps comme un pied de nez qui lui était fait, l’exposition brouille sciemment nos modèles effecteurs de perception. Avec la scénographie pensée par Camille Blatrix, elle se transforme, — selon les propres mots de l’artiste —, en « un endroit gênant entre le storage et l’espace d’exposition ». Cartons d’emballage non défaits —et de ce fait mystérieux —, et tableaux à la De Chirico s’y retrouvent dans une mise en espace qui sème d’autant plus le trouble qu’elle est impeccable, tirée au cordeau. Excessivement soignée, elle produit un effet d’irréalité dans cet espace situé au cœur de la capitale européenne du surréalisme.

Œuvre  d’art / artefact

En mêlant une série de lampes usinées pour l’occasion et des tableaux peints sur marqueterie, les hiérarchies de genre se retrouvent par ailleurs bousculées. Camille Blatrix introduit ainsi une part humoristique, « revers de son travail », et joue avec les doubles sens. Encore une fois, cette idée est symbolisée par une image forte : une énorme flèche rouge à double sens clôt l’espace, faisant subtilement comprendre au spectateur que l’idée même de parcours d’exposition est ici mise en échec. La signalétique conduit alors à remettre en jeu ses propres attentes et ses propres croyances par rapport à une exposition d’art contemporain. Doit-on y chercher un sens, dans l’acception aussi bien littérale que figurée du mot « sens » ? Est-il bien nécessaire d’en chercher un à tout prix ? S’ils sont accrochés aux cimaises ou placés de manière aléatoire dans l’espace, les objets changent-ils de statut ? C’est avec toutes ces questions que Camille Blatrix travaille. Avec lui, l’objet n’est jamais donné. Il se double toujours d’un envers de sens fécond.

« Le souci du détail »

Puisant aussi bien dans une mythologie personnelle mise en défaut avec l’appellation ironique de « traumas », que dans des savoir-faire ancestraux, le jeune artiste continue de surprendre dans sa volonté de produire du signifiant là où ne l’attend pas. Le spectateur est tout autant fasciné par la virtuosité technique de ses tableaux marquetés et le rendu des couleurs qu’intrigué par les lampes présentées dans des alcôves. D’objets généralement au service de l’éclairage d’une exposition, elles se métamorphosent en véritables objets d’art, côtoyant des tableaux uniques. Mais là encore, les panneaux d’érable marqueté défont le statut d’objet-peinture en laissant apparaître toutes les veines du bois poncé et travaillé. Travail de l’artisan et travail de l’artiste sont visibles au même titre. L’originalité qui serait propre à l’artiste est revue à l’aune de la science acquise à force d’entraînement répété de l’artisan. Prix de la Fondation d’entreprise Ricard en 2014, Camille Blatrix entraîne le spectateur dans ses réflexions sur l’objet d’art avec les œuvres produites en espace pour La Verrière. Dans la continuité de la première exposition du cycle « Matters of Concern | Matières à panser », il l’interroge par le biais de sa matérialité, mais également à travers sa mise en scène.

Visuels : Vues de l’exposition de Camille Blatrix « Les Barrières de l’antique ». La Verrrière, Bruxelles, 2019. Courtesy de l’artiste © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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